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  • 9 juil. 2024

    La chronique de Bridgerton, tome 1 de Julia Quinn – lecture de l'incompréhension, retour de Choupaille la vengeresse

     

    Auteur  : Julia Quinn
    Editeur : J'ai lu
    Genre : Romance, romance historique
    Pages : 387 pages (format poche collector)

    Résumé : Très chers lecteurs, quelle saison ! Au rythme des bals et des réceptions, je vous ai narré le feuilleton haletant de la folle romance entre Mlle Daphné Bridgerton et Simon, le ténébreux duc de Hastings. Valses langoureuses, rebondissements cocasses et bagarres mémorables nous auront tenus en haleine jusqu'à l'épilogue d'un romantisme échevelé. Aurons-nous le temps de reprendre notre souffle ? Il est à craindre que non, car il se chuchote déjà dans Londres qu'Anthony, le frère de Daphné, serait décidé à convoler lui aussi. Hélas, l'élue a une soeur odieuse qui s'oppose catégoriquement à cette union en raison du passé libertin du vicomte. Cela nous promet bien des péripéties. Et comme il reste six Bridgerton à marier, votre dévouée chroniqueuse a de beaux jours devant elle. Ne perdez pas le fil, chers lecteurs, la saga ne fait que commencer !

    Mon avis : Cher ami lecteur, telle une héroïne vengeresse surgissant des flots rugissants de la blogosphère, me voici un an et demi après ma disparition brisant la barrière de la toile internet qui nous sépare, vous et moi. Les raisons de cette résurrection ? Une incompréhension totale, un AVC littéraire que je me dois de partager sans tarder avec qui voudra bien me lire.

    Le vie de parent n'épargne pas les lève-tards ; elle les épuise amoureusement et enterre sous les jouets, les panades maison et les mannes à linge les hobbies autrefois florissants qui aujourd'hui se résument à peau de chagrin. Quand elle a de l'énergie, votre oubliée chroniqueuse patine ; quand elle en manque et que la connexion internet campagnarde fait des siennes, elle sort un livre des tréfonds de sa bibliothèque ou (comble de l'outrage pour qui ne lit presque plus et possède des bibliothèque débordantes) commande un nouvel ouvrage selon les envies du moment. Et en bonne mondaine influençable, votre Choupaille nationale a bien entendu cédé à la tentation d'un livre d'un vert et d'un rose criards dont la bonne société littéraire fait grand cas : la Chronique des Bridgerton de Julia Quinn.

    Avons-nous besoin d'entretenir le suspens, ou y allons-nous franchement sur notre incompréhension totale du phénomène littéraire ?

    Telle une prétendante quelconque souffrant la comparaison d'une sœur aînée éblouissante, livre et série, si ils sortent du même moule et ont en commun le rudimentaire de leur trame, donnent cette impression, hélas, que la modiste n'a pu mettre en avant que les charmes de l'un, au détriment de l'autre. Voyez plutôt : la série est chatoyante, pleine d'esprit et d'une personnalité pimentée, elle explore quantité de sous intrigues rythmées et a créé un phénomène que nous ne sommes pas prêts d'oublier – qu'on aime ou non, nous ne pouvons nier qu'il existe un avant et un après Bridgerton sur la plateforme Netflix. Le roman, et je ne peux parler ici que sur le tome un, est en comparaison d'un monotone attristant, centré sur un couple de protagonistes fort peu profonds et aux échanges peu diversifiés. Il est évident que l'époque appelle à une certaine retenue dans les conversations de la haute société londonienne (nous n'allons tout de même pas nous rabaisser à discuter politique et montée affolante du RN, n'est ce pas ? – ces gens n'en valent guère la peine), mais les mondanités de plus de cent pages ont eu raison du peu d'indulgence qui restait à votre ex-chroniqueuse.

    Chers lecteurs, tenez-le vous pour dit : une ex-chroniqueuse qui ne lit plus que très rarement, c'est une lionne affamée en liberté dans la savane : sans pitié pour les proies. Et il faut croire que ce premier tome de Bridgerton était la bête boiteuse du troupeau.

    Nous regrettons une intrigue linéaire ne faisant donc intervenir qu'un nombre restreint de protagonistes, un axe narratif unique et un certain manque d'esprit dans des réparties qui auraient pu tomber plus juste ou percuter plus fort. Nous nous sommes lassée de la longue parade nuptiale de nos deux tourtereaux, chacun conscient dès le premier regard échangé de l'attrait exercé par l'autre. Peu de place pour l'incertitude dans cette histoire d'amour dont on sait dès le début qu'elle aboutira. En réalité, ma personne éprouve davantage de passion pour les romances à suspens, type ennemies-to-lovers souvent bien plus pimentées. Me voici donc rassurée par l'intrigue du second tome, que j'ai déjà en ma possession puisque la collection dont je dispose a édité en un volume les deux premiers tomes. Une lueur d'espoir dans la brume londonienne ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais lorsque le moment sera venu, votre dévouée ex-chroniqueuse sera fidèle au poste, prête à dégainer sa plume.

    Enfin, et pour clôturer cette chronique littéraire mondaine, j'aimerais souligner le manque de virulence et de charisme d'une autre chroniqueuse, autrement plus importante que ma personne, et dont la présence dans le roman qui nous occupe frôle finalement l'anecdotisme (ceci est un mot fait maison, vous ne le trouverez nulle part ailleurs) : j'ai nommé Lady Whistledown. Aurait-elle été absente de cette lecture que ç'eut été pareil. Son alter ego télévisuel, à contrario, porte haut les couleurs du cancan ; de quoi être profondément morose à la découverte de l'originale.

    Très chers amis lecteurs, en l'attente de ma lecture du volume consacré à l'aîné de la fraterie Bridgerton, je vous souhaite une saison estivale riche en ragots et lectures à scandales.


    Sincèrement vôtre,

    Lady de la Choupaille

    22 sept. 2023

    L'héritage de l'esprit-roi de Claire Krust - Indolence nipponne



    Auteur 
     : Claire Krust
    Editeur : ActuSF
    Genre : Fantasy, Fantasy asiatique, Fantastique
    Pages : 426 pages (grand format)

    Résumé : Shinya est l'onmyoji impérial. Maniant l'illusion et la divination, il est le garant de l'équilibre entre le monde des humains et celui des esprits, à la fois protecteur, juge et bourreau. Quand la fiancée de l'empereur est victime d'une étrange malédiction, c'est à lui de mener l'enquête. Shinya se lance sur les traces du coupable, mais celles-ci semblent conduire tout droit vers un lieu de son propre passé, qu'il pensait oublié... D'où vient la longévité extraordinaire de Shinya et la marque noire qui apparaît parfois sur son front ? Quel prix l'onmyoji est-il prêt à payer pour maintenir l'équilibre ?

    Rédaction de cette chronique neuf mois après lecture - il est frais mon avis ; il est frais !

    Mon avis : Passons outre le délais dramatique de rédaction de cette chronique, si vous voulez bien, pour attaquer sans attendre un siècle de plus mon retour mi-figue mi-raisin sur ce roman que j'avais attendu, que j'avais rêvé  ... et que j'ai finalement sitôt lu, sitôt zappé. Un bien triste constat pour un roman à la parution si soignée, à l'autrice qui pourtant m'avait déjà fait bondir le coeur avec ses Neiges de l'Eternel, et à la maison d'édition qui (je ne m'en remets toujours pas) a récemment déposé son bilan. J'aurais aimé sortir cette chronique comme une énième ode à ActuSF ; ce ne sera malheureusement pas le cas puisque L'héritage de l'esprit-roi ne m'a pas plu comme je m'y attendais, mais pour autant je n'en tire pas moins mon chapeau à cette ME incroyable qui laisse sans aucun doute un grand vide dans mon rayon préféré des librairies.

    ActuSF, ce fût un plaisir de vous lire et c'est une grande tristesse de vous perdre.
    Mais pour recentrer un peu cette chronique qui part dans le larmoyage, je dois bien avouer que le plaisir fût moins grand qu'à l'accoutumée avec ce dernier roman passé dans mes mains. Il n'est plus tout frais dans ma tête alors je ne me risquerai pas à vous faire un résumé-maison, ni à vous décrire chaque protagoniste un par un. On va ici parler des souvenirs bruts qui subsistent ...

    ... en commençant par celui, plutôt agréable, d'avoir passé un moment doux en toute simplicité. L'héritage de l'esprit-roi n'est pas bien épais. Il offre une parenthèse au quotidien agréable, ni trop courte ni trop ambitieuse. Une boule effervescente parfum cerise dans l'eau de mon bain et le tour était joué : je voyageais vers un Japon médiéval-fantastique en un temps record. La narration est très simple, avec une indolocence nipponne caractéristique qui y est pour beaucoup dans le côté relaxant du roman, mais qui bascule rapidement dans le contemplatif.

    Shinya, le protagoniste principal, n'aide pas à inverser la donne ; en sa qualité d'onmyoji impérial il est l'impassibilité même (rapport aux esprits qu'il doit justement maîtriser en étant avant tout, je vous le donne en mille, maître de soi et de ses émotions). J'ai souvenir d'un héros dont aucune émotion ne filtre, la placidité même. Et si c'est plutôt raccord à la culture japonisée du roman, ça établit une certaine distance entre le héros et le lecteur. Le pas est difficile à franchir vers la compréhension de Shinya, de ses motivations et ambitions. Il en a résulté de mon côté une certaine indifférence pour les enjeux de l'intrigue ; je ne me suis pas autant investie dans cette lecture que j'aurais souhaité. L'un des démons de compagnie de Shinya - Moro si je me souviens bien ? bref, c'est un démon-loup au caractère bien trempé et avide de vengeance - a ajouté du sel au roman, mais malheureusement pas assez dans la mesure où il était bien le seul à lui donner un peu de vie.

    Les querelles entre onmyojis rivaux occupent une place importante dans l'intrigue et apportent quelques touches d'action bien placées (ah, les disputes de famille, toujours un grand moment !)... mais retardent la mise en place de l'intrigue principale, ce qui pour un roman si court commence à faire long. Lorsque Shinya rejoint enfin la cité des esprits dont l'esprit-roi est en péril, c'est pour s'enfermer de nouveau dans une indolence crasse. C'est pas qu'il n'en touche pas une, simplement avec quel flegme il agit ! Je garde par contre un souvenir plus mouvementé de la dernière ligne droite, ce qui est une bonne chose. Simplement il me reste ce regret d'avoir attendu beaucoup d'un roman qui finalement ne m'a fait ni chaud, ni froid.

    Farewell, my ActuSF friends !

    Les Dieux sauvages, tome 4 de Lionel Davoust - Wer, va te faire encul-t-er !



    Auteur 
     : Lionel Davoust
    Editeur : Critic
    Genre : Fantasy, post-apo
    Pages : 976 pages (grand format)

    Résumé : La guerre entre les dieux sauvages fait rage. La forteresse de Rhovelle, Loered, est isolée ; Mériane, la Messagère du Ciel, l’espoir du peuple, dispose d’une armée qu’elle ne peut déployer. Ganner fait route librement vers Ker Vasthrion, où gît un pouvoir qui offrira à Aska la domination totale. Wer est en train de perdre, et dans les hautes sphères du pouvoir, les hommes se raccrochent à l’espoir insensé que la vertu les sauvera. L’union des provinces et l’ultime résistance contre l’envahisseur démoniaque doit venir d’un symbole fort. Face à la main-mise du clergé sur le pouvoir, il faut un nouveau roi à la Rhovelle. Parallèlement, l’étau se resserre autour de Mériane : quitte à tout perdre, l’Église de Wer ne saurait accepter qu’une femme la sauve. Trahie par ses alliés, rongée par l’usage prolongé de son armure de l’Ancien Temps, la Messagère du Ciel se voit glisser inexorablement dans les ténèbres. Mais au fond de l'abysse l’attend la clé pour mettre un terme définitif à la guerre. La vraie nature de Dieu.

    Parution de cette chronique cinq mois après sa rédaction - nope, même pas honte !

    Mon Avis : Vous connaissez la rengaine: non, je ne suis pas morte, juste occupée à faire de l’aqua-poney sur mon temps libre. Et la lecture passe ainsi à la trappe de même que les chroniques - je ne me fais d’ailleurs aucune illusion sur le peu de monde qui me lit toujours, aha ! Il n’empêche lire, c’est comme le vélo : ça ne s’oublie pas mais surtout, c’est toujours un plaisir ! Et revenir par ici pour discuter de mes dernières lectures aussi. Elles ne sont pas nombreuses, mais elles ont le mérite d’être là, et la première dont j’aimerais parler c’est le quatrième tome d’une saga monstrueusement bonne : Les dieux sauvages de Lionel Davoust, parue aux éditions Critic - et dont le premier tome a pour rappel rafflé le prix Elbakin 2017 du meilleur roman de frantasy français, je dis ça je dis rien. Toujours un vrai régal que de s’en mettre un tome sous la dent !

    Lecteurs : Mais de quoi ça cause ton affaire, encore (avec le temps, on a oublié !) ?

    Choupaille : De fantasy post-apo, pardi, doublé d’une réinvention de l’histoire de Jeanne d’Arc ! En l’an ± 400 après l’effondrement d’Asreth, en Evanégyre, les envahisseurs ne sont point Anglais mais Askalites : des aberrations de chair et de métal animées par la technologie magique et honnie d’un empire déchu. L’Eglise n’est pas catholqiue mais weriste, et Dieu (Wer) sussurre à l’oreille de Mériane, une paria – mais sourtout une femme, aïe aïe aïe ! Et dans ce tome quatre, plus précisément ...

    ... Leored, le Verrou du Fleuve, a TENU face aux hordes askalites venues conquérir la Rhovelle grâce à Mériane, le héraut femme de Wer venue inspirer les troupes acculées. Les Rhovelliens paient cependante cher cette victoire : son prix est l’isolement de la cité du mauvais côté du fleuve qu’elle tient. Avant de poursuivre Ganner et son armée qui se tournent à present vers la capitale Ker Vashtrion, Mériane et ses alliés doivent reprendre non sans mal pied sur la rive opposée occupée par le redoutable général Arcis. Au delà de ce défi s’en profile un autre, titanesque : unir la Rhovelle autour d’un nouveau Roi et rassembler les gens de foi autour de la Pucelle de Doélic. Car ce n’est que dans l’unité que Wer triomphera de son frère Aska, dans un épique face à face de leurs hérauts au pied de Ker Vashtrion. A moins que les dieux ne jouent selon leurs propres règles, et que les enjeux ne soient pas ceux que l’on soupçonne ?

    Soyons brefs, j’ai vraiment beaucoup d’admiration pour Lionel Davoust. Entre autres projets professionnels il tient avec une constance et une rigueur épatantes une saga de déjà quatre tomes bien touffus dans un univers qui l’est encore plus. Dès le premier tome, on sait que Les dieux sauvages est une saga avec une fin déjà murie de longue date. S’en rapprocher un peu plus encore avec ce quatrième volume, faire quelques detours par les ruines d’Asrethia l’empire maudit et en apprendre toujours plus à son sujet, c’est hyper satisfaisant ! ... mais attention, il faut apprécier prendre son temps. Certains éléments de l'intrigue traînent à aboutir, et quand je dis ça je pense notamment à une certaine révélation concernant Wer et Aska : ça fait pas mal de bornes qu’on voit la destination se profiler au loin, alors entretenir encore tout ce mystère sur nos amis les dieux, au bout de quatre tomes déjà à teaser, ça commence à faire long. Mon petit message à l’auteur : ON. A. COMPRIS. Et j’aurais aimé que les protagonistes percutent aussi un peu plus vite – parce que là, le franc n'est toujours pas tombé chez tout le monde.

    Non pas qu’ils soient lents d’esprits, hein, mais disons que quand on a été effectivement élevé dans la liturgie wériste, c’est le genre de révélation massive pour laquelle on est prêt à se coller toutes les oeillères du monde. Et puisque le récit se déroule pratiquement à vitesse réelle, ça explique que le sujet traîne sur un coin de table depuis quatre tomes. Mais il n’empêche en tant que lecteur, on a un peu envie de leur coller la tête sur ladite table pour accélérer le rythme ~ juste un peu.

    « T’as imprimé là, Mériane ? T’as impriméééééé ? »

    En parlant de rythme, comme je l’ai dit, le récit évolue à vitesse réelle. Pas (trop) de sauts improbables dans le temps : le conflit qui oppose les weristes aux askalites se déroule au rythme des armées qui piétinent et des chevaux qui trottent dans la forêt. Ne vous découragez pas, on a quand même droit à de grosses scènes de baston bien vivantes : le siège de Ker vashtrion, pour ne citer que lui, s’étend sur le dernier tiers du livre. J’ai quand même trouvé ça long, et j’ai eu du mal à passer au travers (il m’a presque fallu deux mois pour venir à bout du livre, on ne juge pas). Avis aux amateurs d’empoignades et de batailles pas si rangées : a défaut de quantité, il y a de la baston de qualité.

    J’apprécie beaucoup cette approche réaliste qui renforce la dimension très humaine de l’histoire. Le rythme posé offre une meilleure proximité avec tous les personnages, surtout dans ce quatrième tome où chacun se complexifie encore advantage. Leopol et Chunsène, juste waouw. Je sens venir la question à un million : QUOI, Mériane n’est pas ma protagoniste number one ? Hé non, c’est la troisième sur la liste, mais vraiment parce que Chunsène et Leopol sont un niveau au dessus. D’autant que Mériane déguste si sévèrement dans ce tome qu'elle en devient méconnaissable voire un poil lassente – tout ça pour revenir avec davantage de fougue dans l’ultime ligne droite et, je n’en doute pas, dans le cinquième et dernier volume à paraître.

    La fin de ce tome est incertaine pour une majorité de personnages (en plus d’avoir souffert tout du long, chacun est en fâcheuse position). La dream-team de Leored est explosée à travers la Rhovelle et j’ai hâte de savoir comment tout se mettra en place pour le grand final. Sans parler de mon excitation à savoir ce qu’il adviendra de ce petit merdeux de Wer et ses cultistes. Encore une fois ma lecture m’a donné envie de plonger dans les récits parallèles d’Evanégyre, alors en attendant la sortie de La succession des Âges, 2023 est peut-être la bonne année pour m’y coller ?

    17 nov. 2022

    Le sang des Parangons de Pierre Grimbert - Vertu sous roche

     

    Auteur  : Pierre Grimbert
    Editeur : Mnémos
    Genre : Fantasy
    Pages : 320 pages (grand format)

    Résumé : Le monde des hommes est en train de s’effondrer. Et toutes les prières, tous les sacrifices, semblent incapables d’y remédier. L’humanité assiste, impuissante, à son crépuscule. Une dernière chose doit cependant être tentée. Une folie, à la hauteur de cette situation désespérée. Chaque nation, chaque territoire a ainsi désigné son champion. Certains sont des sages, des savants, ou des dévots. D’autres sont des mercenaires, des aventuriers ou des chevaliers. Il y a même des rois et des reines… Ils ne se connaissent pas, ils ont parfois des intérêts contraires, mais ils ont été réunis pour former le groupe des parangons. Une escouade d’exception dont la mission représente la dernière chance de survie de leurs peuples respectifs. Ensemble, ils vont devoir pénétrer la montagne sacrée, siège du palais souterrain des dieux. Et s’ils parviennent jusqu’aux éternels, malgré les dangers légendaires que renferme cet endroit, ils devront les convaincre de sauver leur monde agonisant. En les suppliant… ou bien en les défiant, si nécessaire. Mais combien de parangons verront leur sang versé sur le chemin, pour permettre aux autres de continuer ? En restera-t-il un seul, qui pourra prouver que l’humanité mérite vraiment d’être sauvée ?

    Mon avis : Le mois où on a manqué de justesse un gros carambolage pour cause de betterave sur l'autoroute, une bonne nouvelle est venue nous enjailler : monsieur Choupaille a gagné un exemplaire du Sang des Parangons de Pierre Grimbert à un concours Mnémos. Mille merci à eux, on a bien reçu le colis (la Belgique c'est loin, il aurait pu se perde ou se prendre une betterave en route, qui sait ?). Toujours est-il qu'en bonne crevarde que je suis, je l'ai fauché à mon cher et tendre pour le lire sous son nez... et conclure qu'il aurait plutôt intérêt à le lire fissa, parce que c'est un one-shot de qua-li-té !

    Le terre meurt et se fend sous les cités démunies des Hommes, déchaîne sa lave en fusion sur les plaines fertiles et accule face à l'océan dévorant peuples et tribus. Face à ce déchaînement des éléments, seuls les Dieux semblent en mesure d'intercéder en la faveur de l'Humanité avant que ne sonne sa fin. Des émissaires sont envoyés implorer leur aide dans la Montagne Sacrée, puis des groupuscules musclés et enfin des armées entières, tous vomis démembrés sur son flanc en un macabre et implacable spectacle. Alors les seigneurs, les reines et les chefs de guerre se décident à unir leur force en une expédition unique et symbolique, la dernière chance de l'Humanité : les Hommes envoient leurs Parangons, les meilleurs représentants de chaque peuplade. La troupe hétéroclite s'engage sous la Montagne, déterminée à convaincre les Dieux tapis au fond de leur Palais. Mais les tunnels sont traîtres et la volonté de la Montagne ferme : on n'accède pas si facilement au palais des Dieux...

    Vous le sentez, le pitch net et efficace ?

    J'ai connu Pierre Grimbert avec la saga Le secret de Ji - comptez une bonne dizaine de tomes passionnants (au passage, je recommande à fond !). Après avoir lu une tonne d'avis conquis, j'ai décidé de commencer Le sang des Parangons sans pression. On ne peut pas attendre la même chose d'un one-shot que d'une saga complète, que je me disais. Faux ! En trois cent pages, Pierre Grimbert ficelle un roman zéro-reproche, multi-genres et tous publics (comprenez par là qu'il est capable de plaire à une autre sphère que celle des purs lecteurs Fantasy). Le Sang des Parangons est un stand-alone solide qui se dévore rapidement ; il devient ma nouvelle recommandation passe-partout aux collègues et amis qui ont envie de sortir de leur zone de confort littéraire. C'est qu'il y en a, des éléments pour plaider en sa faveur !

    Premièrement, malgré ses trois cent petites pages, j'ai été positivement surprise par l'éventail très riche des personnages, leur profondeur et leur qualité. Sur la quarantaine de Parangons qui s'engage sous la Montagne (guerriers et guerrières émérites, assassin, voleurs, mercenaires, savants, prêtres, moines, mages et j'en passe), on en suivra peut-être une quinzaine à tour de rôles, avec quelques fétiches qui reviennent davantage. Mais à travers cette multitude de protagonistes, Pierre Grimbert dépeint aussi leurs coutumes respectives, et c'est d'autant plus fort que c'est fait sans lourdeur et sans impacter le rythme très soutenu du récit. Dresser un tableau pareil sur un one-shot sans que l'histoire en pâtisse, c'est simplement dingue. Et si vous pensez que tel personnage est à l'abri parce que "on ne tue pas un narrateur", nope. Chacun a une belle épée de Damoclès au dessus de la caboche, et plus on descend dans les entrailles de la Montagne, plus elle vacille...

    Car si la troupe avance avec confiance les premiers instants, ses membres les plus dégourdis comprennent assez rapidement qu'il y a une couille dans le pâté. Des murmures à gauches, des pièges mortels à droite et droit devant, des galeries luminescentes comme sorties d'un autre monde. A mesure qu'on descend même l'espace et le temps semblent perdre leur droits, au point que de roman Fantasy Le sang des Parangons passe presque à un récit fantastico-horrifique à huis clos. Il y a des bestioles de cauchemar et cette volonté malsaine de la Montagne de stopper net la quête des Parangons : on ressent très bien ce climat lourd et oppressant, ça rend la lecture hautement addictive. Je lui trouve d'ailleurs, pour son esprit sanglant et ses morts au compte goutte, une petite touche du Dieu-oiseau d'Aurélie Wellenstein.

    Tout le long de leur périple, les Parangons n'en ont que pour les Dieux : qui sont-ils, pourquoi se terrent-ils dans un palais dont on leur refuse manifestement l'accès avec tant de malfaisance ? Si certains appellent la sainte rencontre avec ferveur, d'autres ont finalement envie d'en découdre après des semaines de terreur dans les boyaux de la Montagne qui, aux yeux des Parangons, n'a plus rien de sacré. La conclusion du récit, le face à face et la révélation finale, est à ce titre incroyable (et arrive après un boss de fin mémorable !). La chute a beau ne pas être une surprise totale, ça n'empêche pas Pierre Grimbert de clore son one-shot avec une fin ouverte qui tombe terriblement juste. C'est un vrai sans faute avec ce roman et une belle pièce à avoir dans sa bibliothèque, sans aucun doute ! Et paf, deux lectures coup de cœur d'affilée !



    14 nov. 2022

    Bazaar de Stephen King - Bonnes affaires et mauvais tours

     

    Auteur  : Stephen King
    Editeur : J'ai lu
    Genre : Fantastique, horreur
    Pages : 384 et 445 pages (format poche)

    Résumé : Au hasard, Balthazar... Ce  pourrait être l'enseigne du bazar qui vient d'ouvrir à Castle Rock. Pourtant, rien, ici n'est laissé au hasard. Perles noires, pâtes de verre, ticket gagnant, saintes reliques... le moindre objet excite al convoitise de chacun des habitants, répondant à ses plus secrets désirs. Un rêve qui tourne vite au cauchemar car le sieur Gaunt, propriétaire des lieux, est un habile commerçant. Si ses prix sont dérisoirs, les blagues soi-disant anodines qu'il demande en échange de ses faveurs ont une saveur empoisonnée ! Qu'importe ! La voix du démon est douce à l'oreille et, pour une pacotille qui les met tous en transe, Brian, Nettie, Wilma et les autres gens de Castle Rock n'hésitent pas à vendre leur âme ...

    Mon avis : Mais quel plaisir de renouer avec Stephen King, et quelles retrouvailles ce fût de le faire avec ce roman incroyable ! L'automne bien frais et brumeux se prête toujours à une lecture horrifique et le maître de l'horreur est ma référence en la matière, l'un des essentiels de ma bibliothèque, et chaque automne je pioche un de ses romans. Il y a un bail j'ai eu la chance de faire main basse sur une vielle collection de King : une vingtaine de romans aux tranches jaunies ont rejoint mes étagères, et parmi eux, Bazaar (paru en 2 volumes VF en 1995 - oui, cette édition est presque aussi vieille que moi). Un roman au pitch aussi séduisant que les étals de Leland Gaunt...

    Castle Rock est en effervescence, un nouveau commerce vient d'y ouvrir ses portes : Le bazar des rêves, magasin de bric et de broc tenu par le charmant, l'autoritaire, le cauchemardesque, le mielleux Leland Gaunt. Un à un les habitants de la petite ville passent sa porte, par simple curiosité, eux qui ne cherchent rien mais repartent tous avec l'objet de leurs désirs inavoués. Le prix ? Dérisoire - le contenu de leur poche et un petit tour à jouer à un voisin, une maîtresse d'école... Les conséquences ? Funestes. A mesure que la tension monte dans la ville, le shérif Alan Pangborn flaire les miasmes démoniaques qui parasitent Castle Rock. Quelle est la source de la menace, et comment la contrer ? Deux volontés s'opposent pour sauver la ville et ses habitants, avant que n'explose le chaos.

    On commence par se fait alpaguer doucement, comme sur un souk - venez mes amis, matez-moi cette belle marchandise et la populace qui s'y agglutine... On met un pied à Castle Rock, on y pointe timidement le bout de son nez pour découvrir sa nouvelle boutique mystère. Un antiquaire, un prêteur sur gages ? Non, c'est bien plus. C'est le Bazar des rêves et son gérant dur en affaires, Leland Gaunt. C'est la cache où se rassemblent les désirs brûlants des habitants d'une ville entière : une canne à pêche, un gri-gri, une carte de collection. C'est l'antre du démon qui se repaît des âmes qu'il damne. Il demande quelques dollars à ses malheureux clients (mais en demanderait-il des centaines qu'ils les lui donneraient tout de même), et une mauvaise blague. Rien de méchant, vous trouvez ? Attendez, attendez que Leland Gaunt ne vienne exacerber les querelles de voisinage, les griefs communautaires, qu'il glisse ses doigts repoussants là où ça fait bien mal... 

    Attendez que la pression monte progressivement et explose en apothéose sanglante...

    Mais parmi toutes les âmes damnées de Castle Rock, il en demeure une petite poignée pour faire face. D'authentiques gentils que l'emprise du mal ne laisse certes pas indifférents, et qui devront allier leur forces à celles du shérif Alan Pangborn. Grand amateur de tours de passe-passe (attention, c'est important hé hé hé) Alan est un héros lumineux dans une ville rongée par le mal et habitée de base par quelques authentiques crevards. Mais le blanc immaculé, ici, ça n'existe pas : le shérif a vécu sont lot d'épreuves et une bonne partie du roman creuse ce personnage au bord de l'abîme. De quel côté basculera Alan ? Parviendra-t-il à passer outre ses propres démons pour passer sur le corps de Gaunt ? Pour une fois je n'adresse donc pas mon sempiternel reproche à King : dans Bazaar, les héros ne sont pas tout à fait irréprochables - ils sortent de la masse sans être des parangons de vertu.

    Les amis du King reconnaîtront en Alan le héro de La part des ténèbres, roman antérieur se déroulant lui aussi à Caslte Rock et dont il est vaguement question dans Bazaar (principalement pour planter le personnage d'Alan à ceux qui le rencontrent pour la première fois) - je ne l'ai pas lu mais croyez bien qu'il a rejoint ma wish list. Des liens, toujours des liens (et j'adore ça !): Bazaar fait aussi quelques références timides à Cujo (Castle Rock) et Salem (Jerusalem's Lot). Et quand King rappelle que Castle Rock est une petite ville du Maine, on ne peut s'empêcher de penser à la fameuse Derry (Ça, en partie 22/11/1963) et à Ludlow (Simetierre), toutes proches. Ma conclusion : le Maine, ça pue vraiment d'y mettre les pieds, voyagez ailleurs ; mais toutes ces références, ces liens mêmes ténus entre des romans qui ont été écrits à des décennies d'intervalles, c'est le feu ! Et bien qu'on n'en fasse pas explicitement mention (c'est justement ça qui est bon), je flaire un peu de Shining aussi ... je vous laisse le soin de trouver où. Bref Bazaar occupe dans la collection de l'auteur une place bien campée, et qu'il n'a pas volée.

    Par dessus tout ça le déroulement du roman est en lui-même une prodigieuse leçon d'intensité. Le chaos monte crescendo, parfois même un peu trop puisque arrivés à la énième blagounette de Gaunt, on peut trouver le schéma un poil répétitif. Heureusement ça ne dure pas puisque que passé ce moment, les évènements décollent pour atteindre une apothéose diabolique que ne saura contrer que notre cher Alan. J'ai lu le roman en VF de 1995, paru en deux parties, et la séparation arbitraire en deux tomes a vraiment nuit au rythme. Si vous avez le choix, privilégiez une édition one-shot, vous serez gagnant. Le conclusion est prenante et surtout (c'est ce que je préfère) douce-amère. Je ne vous en dis pas plus et vous laisse découvrir par vous même qui sortira vainqueur de la lutte pour Caslte Rock ; quelle que soit l'issue, le roman vaut de toute façon le détour !

    26 oct. 2022

    Le Fou et l'Assassin de Robin Hobb - Flétribois, domaine de l'ennui

     

    Auteur  : Robin Hobb
    Editeur : Pygmalion
    Genre : Fantasy
    Pages : 768 pages (grand format)

    Résumé : FitzChevalerie Loinvoyant, bâtard de la famille régnante des Six-Duchés et assassin royal à la retraite, a quitté la cour et ses intrigues pour couler des jours paisibles dans sa demeure de Flétribois. Aux yeux du monde, Fitz est mort et enterré. Loin du roi et de ses basses besognes, celui qui vit désormais sous le nom de Tom Blaireau profite néanmoins d'une vie respectable de propriétaire terrien, marié à son amour de jeunesse, Molly. Bien qu'il soit hanté par l'absence de son ami le Fou, dont il n'a plus de nouvelles depuis bientôt dix ans, et la disparition de son loup, Œil-de-Nuit, les vicissitudes du quotidien ont relégué le Prophète blanc et son compagnon de Vif au rang de souvenirs. Jusqu'au jour où de pales inconnus arrivent sur ses terres et menacent le bien-être des siens...

    Saga abandonnée - hé oui !

    Mon avis : Comme beaucoup de lecteurs Fantasy je suis passée par une grosse phase Robin Hobb. Je l’ai découverte à vingt ans et ses romans me rappellent toujours cette période incroyable entre guindailles, études et bouquins. Allez savoir pourquoi j’ai tardé à me lancer sur l’épilogue en 3 tomes de L’assassin royal : Le Fou et l’Assassin. Chance pour moi, avec le temps les 6 tomes en VF ont été réunis en 3 intégrales qui respectent la partition de la VO (car oui en 2022 on charcute toujours les VO) ; c'est sous ce format de grosse briquasse que j'ai repris l'aventure "Fitz". J’avais vraiment hâte de retrouver la magie Hobb et de renouer avec ses personnages comme avec de vieux amis, mais sans y aller par quatre chemins ça a été un énorme flop. Le Fou et l’Assassin est la suite fan-service de l'AR, et je ne comprends pas ce qui a motivé Robin Hobb à l'écrire.

    Alors, prêts à plonger dans les eaux glacées de ma frustration ?

    Fitz Chevalerie Loinvoyant est mort.
    Tom Blaireau se la coule douce à Flétribois avec sa Dame Molly, sa fille Ortie et ses beaux-enfants. La vie au domaine est douce bien qu’il manque à Tom la présence de ses deux meilleurs amis. Ce n’est pourtant pas faute au Fou disparu d’essayer d’entrer en contact avec Tom, mais hélas la vie de dotaire a émoussé les sens de l'Assassin qui loupe systématiquement toute tentative de contact. Son instinct lui fait d’ailleurs encore défaut quand Molly donne naissance à une petite fille dans la surprise générale et dans des circonstances inhabituelles. L’étrangeté de la gamine est flagrante et Tom s’emploie (difficilement) à devenir un père aimant. Il lui faudra toutefois renouer avec son passé si il souhaite préserver sa fille des dangers qui rôdent en dehors et en dedans de Flétribois... et retrouver un ami depuis trop longtemps perdu.
     
    J’ai essayé de vous faire un résumé consistant et sans spoil, mais rien qu’avec ces quelques lignes je vous ai grosso modo dévoilé la première longue moitié du bouquin. Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas coupable ! (hé non) car on touche là au principal problème de cette suite : il ne se passe strictement rien ! La vie à Flétribois est ennuyeuse, les scènes inutiles se succèdent et tirent en longueur un roman qui aurait facilement pu faire la moitié de sa taille seulement. Des petits triggers intéressants popent à gauche à droite comme pour venir cravacher la vieille carcasse de ce livre monotone ; des traces de pas mystérieuses dans la neige, une messagère pourchassée et mourante, un rêve prémonitoire un peu dingue, mais rien de concret ne bouscule l'intrigue. Je suis familière de l'autrice et de ses histoires plutôt indolentes au démarrage, mais là vraiment c'est trop.  Au lieu d'une nouvelle aventure dans les Six-Duchés pleine de vie et d'émotions, j'ai assisté aux disputes familiales Loinvoyant, aux commérages domestiques et à la paternité pathétique de Fitz.

    Les cinquante premières pages sont pourtant bourrées de promesses. Le récit commence super bien avec une invitée disparue en pleine réception d'hiver et dont on ne retrouve que des traces sanguinolentes. Fitz conte sa propre histoire au passé, avec le recul du narrateur qui sait où il a merdé (au moins peut-on lui décerner le prix de la lucidité). Dès le début on sait donc que le Fou est vivant et qu'il tente de se frayer un chemin jusqu'à Fitz, et dès le début on témoigne de l'incapacité du bâtard Loinvoyant à décrypter les évidences. Quel énervement ! Et j'ai un jour apprécié ce héro neu-neu, vraiment ? Parce que qu'on se le dise : quand on a vécu une vie comme la sienne, on est censé savoir que les coïncidences n'en sont jamais. Même au fond d'un domaine paisible, après ses aventures dingues dans l'Assassin royal (AR), Fitz doit savoir que le hasard n'existe pas. Qu'il s'empâte et s'encroûte, okay. Qu'il cède à la mélancolie, okay. Mais pas ça, ça ne colle pas. Je ne comprends pas ce choix de le faire tourner autour du pot pendant six cent pages. Ce n'est pas raccord avec le personnage du tout. 

    Et parlons parentalité deux secondes : pour un gars qui s'est si longuement lamenté de son absence aux côté d'Ortie (et qui s'en lamente toujours à plusieurs reprises), je m'attendais à découvrir un Fitz transformé par sa paternité nouvelle. Hé non, c'est un père claqué au sol ; appelez les services sociaux, il n'est même pas au courant qu'un enfant doit être habillé, lavé et occupé ~ hé bon, sans vouloir instrumentaliser la Fantasy et y caser de force des questions de société, ça aurait pu être sympa de dépeindre un père capable plutôt qu'un énième assisté sans esprit d'initiative. Je ne demande pas un père solo exemplaire, mais là vraiment tant d'incapacité me sidère ...

    Je vois venir les défenseurs de Fitz : non, le décès d'êtres chers n'est pas une excuse. Y a marre de ce personnage qui ne cesse de se lamenter, l'occasion était justement là d'en faire (enfin) autre chose !

    Quant aux autres protagonistes, tous ont été décevants. Je les ai trouvés figés dans les mêmes insupportables défauts qu'il y a vingt ans, sans volonté de les faire évoluer. Fitz est toujours centré sur lui-même, comme à son habitude occupé à broyer du noir et ressasser le passé. Molly incarne la femme telle que je déteste la voir écrite, à porter son couple, sa famille et son domaine à bout de bras comme si c'était là sa juste place. La famille Loinvoyant est d'une fausseté odieuse, et la petite Abeille un reboot du jeune FitzChevalerie dans l'AR : une gamine taciturne et asociale aux capacités latentes. Je n'en reviens pas qu'après vingt ans Robin Hobb n'ait pas cherché à amorcer la moindre petite évolution.

    Et juste pour la pertinence (parce que ça m'a titillée toute ma lecture), faudra aussi arrêter de légitimer les batârds Loinvoyant dans un Royaume où, par définition, ils ne devraient avoir le droit que de se faire oublier dans un coin de la Cour. Qu'on m'explique ce que le sacro-saint sang Loinvoyant a de si spécial, s'il vous plaît.

    La conclusion n'est pas surprenante et le cliff-hanger final insuffisant pour me donner envie de poursuivre dans un second tome qui partagera certainement tous les défauts du premier (avec sans doute une petite touche de romance ambiguë et platonique Fou/Fitz). J'ai lu beaucoup de livres : j'en ai adoré, j'en ai détesté, mais je crois que c'est la première fois que je regrette vraiment d'en avoir lu un. On ne m'enlèvera pas de la tête que les Six-Duchés se portaient mieux sans lui ; ce livre a bousillé le souvenir que j'avais de cette histoire incroyable et de la fin parfaite de son treizième tome - une fin ouverte qui se tenait très bien toute seule. Sitôt terminé, sitôt revendu.

    26 sept. 2022

    Des gens d'importance de Mariah Fredericks - Gentille enquête pour crâne défoncé

     

    Auteur  : Mariah Fredericks
    Editeur : 10/18
    Genre : Historique, policier
    Pages : 336 pages (format poche)

    Résumé : New York, 1910. Jane Prescott, femme de chambre, jouit d'une réputation exemplaire, et d’un esprit affûté qui lui permet de voir bien au-delà du mode de vie mondain et fastueux des riches parvenus chez qui elle sert. Jane est ainsi la première à comprendre ce que les fiançailles de sa jeune maîtresse avec le très en vue Norrie Newsome, déjà promis à une autre, ont de scandaleux. Et quand ce dernier est retrouvé mort, elle est aussi la mieux placée pour trouver qui avait intérêt à le voir disparaître. Dans un contexte social incandescent, le coupable est à chercher aussi bien dans les milieux anarchistes que les demeures bourgeoises. Car Jane sait que, autant dans la bonne société que dans les entrailles abandonnées de la ville, la haine et la violence couvent sous la surface, et peuvent éclater à tout moment…

    Mon avis : Elle est discrète, elle est futée, elle est belle comme un coeur : ma nouvelle amie s'appelle Jane Prescott et elle sert la Justice ! Pour lui souhaiter la bienvenue sur le blog je propose une chronique éclair - car à son image le roman dont elle tient le premier rôle a été simple et efficace.

    L'automne est arrivé et avec lui le besoin de renouer avec les doudous fondamentaux - besoin d'autant plus impérieux que je sortais d'un gros pavé difficile. Le policier est un genre qui se lit bien, l'historique se prête à un moment au coin du feu, alors avec Des gens d'importance de Mariah Fredericks (découvert chez Les pipelettes en parlent), j'étais entre de bonnes mains. Le livre est simple, il sent les réceptions mondaines et le crottin de cheval des fiacres de Times Square, et c'est tout ce qu'il me fallait pour me reposer au calme. Ça et un cadavre au crâne défoncé.

    Pour chipoter la dimension historique aurait pu être plus exploitée. J'ai trop pris l'habitude d'un gros Ken Follett où l'Histoire n'est pas qu'un élément de décor, or ici on est plus dans un récit réconfortant de la trampe de Downton Abbey. L'aspect policier aurait pu être plus prenant, mais s'il l'avait été j'aurais sans doute râlé en trouvant l'approche trop moderne pour un roman historique. Le traîtement de l'affaire par Jane est scolaire, on est sur une gentille enquête à la Hercules Poirot. Jane Prescott n'abat ses cartes qu'à la toute fin, le lecteur est tenu dans l'ignorance totale de ses pensées. Il n'y a pas beaucoup de suspens, le ton du roman est assez égal mais on suit malgré tout l'enquête avec beaucoup d'intérêt. On y découvre les dessous sordides des gens de la haute et les combats des générations précédentes sur fond de lutte des classes.

    J'ai déjà dans ma bibliothèque les tomes suivants - je me garde ces petites douceurs au chaud !

    Les furtifs de Alain Damasio - Big data is crushing you

     

    Auteur  : Alain Damasio
    Editeur : Folio SF
    Genre : Dystopie, science-fiction
    Pages : 929 pages (format poche)

    Résumé : Ils sont là, parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de nos quotidiens. On les appelle les furtifs. Une légende ? Un fantasme ? Plutôt l’inverse : des êtres de chair et de sons, aux facultés inouïes de métamorphoses, qui nous ouvrent la possibilité précieuse, à nous autres humains, de renouer avec le vivant. En nous et hors de nous, sous toutes ses formes et de toutes nos forces. Dans nos villes privatisées et sentientes, où rien ne se perd, ils restent les seuls à ne pas laisser de traces. Nous, les citoyens-clients, la bague au doigt, couvés par nos Intelligences Amies, nous tissons la soie de nos cocons numériques en travaillant à désigner un produit de très grande consommation : être soi. Dans ce capitalisme insidieux, à la misanthropie molle – féroce pour ceux qui s’en défient -, l’aliénation n’a même plus à être imposée, elle est devenue un « self-serf service ». Et tu penses y échapper ?
    Autour de la quête épique d’un être qui cherche sa fille disparue, Alain Damasio articule dans une langue incandescente émancipation politique, thriller fluide et philosophie. Après La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent, il déploie ici un nouveau livre-univers sur nos enjeux contemporains : le contrôle, le mouvement et le lien.

    Mon avis : 3, 2, 1, voici mon avis concis sur le dernier Damasio : je n'ai pas aimé (paf, voilà voilà). Paradoxalement, malgré de nombreux passages imbuvables, j'ai eu du plaisir à le parcourir et je l'ai même fini. Moi, contradictoire ? Vous l'aurez deviné, la chronique s'annonce délicate, alors je préfère préciser que je suis là pour donner mon petit avis personnel (pour ce qu'il vaut) sur la forme du roman et pas sur son fond. Le niveau de philosophie là-dedans est trop grand pour que je discute les idées (que je partage d'ailleurs dans l'ensemble, à mon propre niveau de madame-tout-le-monde). Je suis là pour expliquer pourquoi il m'a fait pester, pourquoi j'ai failli l'abandonner dix fois, pourquoi je ne l'ai finalement pas fait et pourquoi ce genre d'écrit peut provoquer chez un lectorat l'exact opposé de son but initial : rendre hermétique le public à la cause de Damasio plutôt que de lui donner envie de la rejoindre. Et comme je reproche en premier lieu à l'auteur l'art d'écrire beaucoup pour ne pas dire grand chose, je vais essayer faire au plus court. 

    Ce serait quand même con que l'hôpital se foute de la charité.

    Laissez-moi faire les présentations. Alain Damasio est un touche-à-tout inclassable, mais globalement on peut lui coller les étiquettes de penseur, philosophe et écrivain francophone. Il écrit peu, mais les rares roman qui sortent font souvent du bruit. J'ai lu de lui La Zone du Dehors, une dystopie futuriste engagée que j'ai absolument adorée, et La Horde du Contrevent qui assume une science-fiction musicale et atypique. Les Furtifs se situe au croisement de ses deux prédécesseurs : c'est une dystopie chantante profondément engagée (si si, ça veut dire quelque chose, on y reviendra) qui dépeint un futur techno-crasseux pour le citoyen devenu l'ultime marchandise à négocier au plus offrant. Les villes sont privatisées et le citoyen hyper-connecté pressé, stimulé pour générer du data que le Système digère ensuite pour lui resservir bien chaud, pour son plus grand ravissement. En bref Alain Damasio dépeint une servitude confortable et consentie basée sur l'ultra-surveillance et où l'invisibilité dérange. Or il existe des créatures de légende, les furtifs, aux incroyables facultés de dissimulation. Le fantasme de l'invisible pour les résistants à Big Data, le cauchemar de l'invisible pour ses sympathisants. Lorca, le protagoniste principal, traque les furtifs qu'il soupçonne d'avoir enlevé sa fille Tishka.

    On comprend tout de suite que le livre a deux niveaux de lecture : d'un côté le père qui cherche sa fille disparue en milieu furtif, et de l'autre la Grande Leçon anti-Système. Et quelle ironie, en fait, que les moments les plus touchants et les plus réussis du roman soient des moments simples d'une vie de famille en reconstruction.

    Le premier niveau de lecture est ce qui m'a fait tenir bon dans la tempête désastreuse de la Grande Leçon morale du roman. Lorca est un personnage solaire qui dégage bonté et sympathie dès le début. Sa quête pour retrouver sa fille m'a touchée dans mon cœur de maman et Alain Damasio a trouvé les mots justes pour faire de la paternité le fer de lance du roman. La maternité est présente en second plan en la personne de Sahar, qui à l'inverse de son ex-compagnon a fait le deuil de sa fillette. Elle est distante, cartésienne et professorale (c'est par ailleurs son métier) et je ne l'ai pas particulièrement appréciée. Derrière ce couple anti-Système dont on suit la reconstruction laborieuse à mesure qu'il progresse sur la piste de Tishka, s'agglutine une troupe hétéroclite de marginaux. La plupart est sympathique (dont deux au moins aussi attachants que Lorca), mais d'autres hélas sont de vrais calvaires de lecture.

    Les romans de Damasio demandent de l'attention - on n'en lit pas "juste" cinq pages en cuisant un gigot. Tout comme dans La Horde du Contrevent, Damasio attribue un symbole à chaque protagoniste majeur. Un récap est mis à disposition en début de livre, bien qu'on les retienne assez rapidement puisqu'il y en a six à tout péter. Ces marqueurs fluidifient les changements de narration et dynamisent le récit. On vit parfois une même scène simultanément à travers plusieurs regards, le roman est une sorte de collectivité à laquelle chacun participe à un degré différent (premier degré Lorca, évidemment). Dans tous ce fatras de protagonistes chacun s'exprime à sa façon très reconnaissable, mais l'idée a été poussée trop loin : si certains s'expriment de façon reader-friendly, d'autres le font par phrases argotées, néologismes et anglicismes djeuns-wesh démodés ou termes techniques incompréhensibles. Si déjà les personnages concernés ne vendaient pas du rêve (on est souvent à la limite de la caricature voire du recyclage de persos des romans précédents), leur illisibilité n'a pas arrangé leur cas. Ces passages indigestes là, qui ont sans doute demandé beaucoup de temps à la rédaction, je les ai sautés par dizaines sans que ça ne me handicape pour la suite. 

    Alors pourquoi cette manie de jouer avec les mots et de s'écouter parler au détriment d'une lecture sereine, si finalement ça n'apporte rien ?

    Je pense que la réponse vient de l'amour de l'auteur pour sa langue et ses idées. Ses romans sont des exutoires où il s'écoute disserter et Les Furtifs ne fait pas exception. C'est flagrant dans le design écrit de ses personnages, dans leur narration propre, dans la forme du texte volontairement alambiquée et aussi dans les leçons anti-Système lourdes d'une dizaine de pages qui s'enchaînent à la pelle. J'ai le sentiment que plutôt que de penser au lecteur au bout de son clavier, Damasio a surtout pensé à se caresser lui et ses idées dans le sens du poil. J'incarne sans doute tout ce qu'il débecte en raisonnant ainsi, mais quand on dort Système, qu'on vit Système et qu'on travaille Système malgré soi, on n'a pas forcément l'énergie en fin de journée pour se lancer dans un plaidoyer qui va nous en rabâcher les oreilles encore une fois. J'ai fini par développer une réaction épidermique à l'approche de ses sermons, dont pourtant je partage les idées. Le résultat, c'est un livre dont la lourdeur du message n'est contrebalancée que de justesse par la fibre paternelle de Lorca et le mystère des furtifs.

    Il y a toutefois des passages bien dosés, au texte rythmé et chantant. L'importance du rythme, des vibrations et des schémas musicaux chez les furtifs (qui sont de vrais trésors d'inventivité) donne du sens à ces passages dont on pourrait croire qu'il s'agit de slam. Dans un roman futuriste à la technologie malveillante, la bulle musicale furtive fait beaucoup de bien. Ces passages aérés où on creuse leur mystère et leur biologie sont passionnants, même si à l'instar de la trame morale il y a beaucoup trop de répétitions. C'est qu'il en faut, de l'air, pour oxygéner ce récit ! D'abord à cause des leçons de morale, et ensuite à cause de son côté hyper manichéen. Tout ce qui fait partie du Système est à chier, tout ce qui est marginal est encensé. Evidemment Damasio ne va pas prêcher pour une autre église que la sienne, mais de là à diaboliser à ce point la partie adverse, c'est un peu fort. Toute technologie devient ainsi mauvaise, tout est à jeter et rien n'est à sauver.

    Mais moi ce que je ne sauverais pas, en l'occurence, c'est la vision rétro-gadget de la SF de Damasio. Son roman a l'air de sortir des années 90, la technologie fait cheap et on voit que son univers ne lui a servi qu'à nourrir son propos : il manque de travail et de profondeur. Je ne me le représente pas en dehors de ses villes. Il me semble avoir lu quelque part qu'Alain Damasio n'est pas un lecteur de SF, et si c'est vrai cela se voit : il n'a pas l'air d'être au courant qu'un message passe souvent mieux et rassemble plus d'adeptes en finesse qu'en force, quand il est phagocyté dans une intrigue qui n'a pas à souffrir de grands discours moralisateurs ~ c'est ce que fait la SF, man ! C'est vraiment dommage parce que ce genre de raisonnement (ce genre d'écrit) donne l'impression encore une fois que la SF(FF) vaut moins que les autres littératures. A cet égard Damasio aura au moins eu le mérite de faire lire un roman résolument classé SF à une élite philosophe qui en temps normal ne s'y serait jamais sali les mains. Mais il est dommage que ce soit au public lambda d'en faire les frais et de se faire exclure, surtout si le but initial était de toucher ce public précisément.

    Mais avec le recul, je me demande si le but initial des Furtifs, pour Alain Damasio, ce n'était pas de soulager sa pensée en la mettant par écrit, tout simplement.

    16 sept. 2022

    Le vieil homme et la guerre, tome 4 : Zoé de John Scalzi - Elle en a gros !


    Auteur  : John Scalzi
    Editeur : Bragelonne
    Genre : Science-fiction
    Pages : 384 pages (format poche)

    Résumé : Je m'appelle Zoé et j'ai quinze ans. Je suis la fille adoptive de John et Jane Perry, ex-officiers des Forces de défense coloniale. Je suis aussi la fille de Charles Boutin, l'homme qui a donné la conscience à tout un peuple d'extraterrestres. Je suis enfin, de ce fait, l'icône de ce peuple et je vis sous la protection de Pirouette et Cacahuète, deux de ses représentants. Je suis encore, soit dit en passant, la copine d'Enzo, un garçon tout à fait mignon et qui me permet de me faire les dents. Mon récit commence quand John et Jane acceptent d'encadrer la colonisation d'un nouveau monde. Vous avez lu cette aventure dans La dernière colonie. Mais sûrement pas comme je vais vous la raconter.

    Mon avis : Attention cher lectorat, ceci est un avertissement chronique décousue ! J'ai commencé à l'écrire voici deux mois environ avant de la ranger au placard avec une dizaines d'autres squelettes (le placard des choses que je remets à plus tard déborde, merci de me le faire remarquer). Le temps étant actuellement plus clément avec moi, je m'y remets enfin, mais il n'empêche que le mal est fait : il n'y a plus grand chose de frais dans ma tête. Croisons les doigts que mes reliquats suffisent à vous donner envie de poursuivre les aventures de John Perry en la compagnie de Zoé. Excusez donc les approximations et l’enthousiasme retombé comme un soufflé, c’est une lecture qui date de trois mois au bas mot.

     

    Spoil spoil spoil, vous n’avez rien à faire là si vous n’avez pas lu les trois excellents tomes précédents! Ceux qui ont fait leurs devoirs peuvent rester.

     

    Ce tome est probablement celui que j’ai eu le moins envie de commencer. Zoé n’était jusque là qu’un personnage lambda pour moi : pas le meilleur mais pas le moins bon de la saga ; disons un second rôle tout juste sympa mais sans plus. A bientôt vingt-neuf ans, le mieux que je puisse faire aujourd'hui c'est m'identifier à des trentenaires, alors l'héroïne adolescente ne me vendait pas du rêve. Et je ne vais pas vous cacher que l’idée de relire la même histoire que le tome 3, mais de son point de vue à elle, ça ne me bottait pas des masses non plus - l’exercice du “tome revisité” a trop été vu et revu sans que j'y adhère beaucoup. Je n'ai sauté le pas que parce que Zoé était un passage obligé, d’abord à reculons et puis à mesure que le livre évoluait, avec surprise et conviction. Zoé ne sera jamais mon tome préféré, mais c'était un aparté très intéressant.

     

    D'abord Zoé est un tome qui apporte son lot d'éclaircissements et de consistance à l’affaire Roanoke, qu’on avait jusqu’alors vécu qu’à travers John et Jane, anciens soldats des forces de défense coloniale et administrateurs de la colonie. Il y était beaucoup question de politique et de diplomatie, et on n'avait finalement à peine effleuré la dimension humaine de la colonisation. Scalzi se rattrape avec ce tome mettant en avant la formidable résilience des colons, leur volonté farouche et surtout celle de ses colons ados. Malgré toute la place que la tranche douze - dix-huit occupe dans le roman, on ne vire pas dans le pur cliché adolescent. Le risque de brosser des portraits adolescents, c'était de devenir un roman à leur destination unique. Tous les publics sont finalement les bienvenus : les jeunes et les moins jeunes, l'important étant comme d'habitude d'avoir le sens de l'humour !


    En matière de blague et de répartie mordantes, difficile de rivaliser avec Zoé. Son personnage est solaire, vif et bienveillant. Parfois même tellement qu'il en vient à manquer de naturel, aussi Zoé est-elle restée pour moi une gamine fictive. Ça ne l'a pas empêchée d'être particulièrement touchante à plusieurs moments à l'issue d'introspections d'une justesse impeccable. Déesse, "fille (adoptive) de" ça fait beaucoup pour quinze bougies, et elle en a gros. Comme pour les autres titres de la saga, la science-fiction n'est donc finalement pas le seul objet du livre, même si ça reste un gros morceau. 


    Comme je le disais plus haut Zoé apporte de nouveaux éléments à l'aventure Roanoke et à la politique des forces de défense coloniale. On en apprend davantage sur la quête solitaire qui a permis à Zoé de sauver Roanoke avec le renfort du peuple obin - pour qui on fond littéralement tous d'affection (en tout cas moi je les aime vraiment bien). A contrario les Consus apparaissent une fois de plus dans toute leur supériorité détestable. J'ai été ravie de les retrouver (j'aime l'ambivalence, oui oui), un peu comme je suis ravie de retrouver un bon méchant. J'espère les revoir prochainement, me semble-t-il qu'on n'a pas fini de sonder leurs secrets. Détiennent-ils notre salut à tous ? Telle est la question !


    En bref ce quatrième tome fut une bonne lecture. Il me tarde malgré tout de retrouver une intrigue plus globale, recentrée sur le déploiement difficile de l'Humanité dans l'espace, avec la dose habituelle de mauvaise foi des FDC.


    3 août 2022

    Le chant d'Achille de Madeline Miller - Esthétique et séduction


    Auteur : Madeline Miller
    Editeur : Pocket (Rue Fromentin)
    Genre : Contes, légendes et mythes
    Pages : 468 pages (format poche)

    Résumé : Patrocle, jeune prince maladroit, part en exil à la cour du roi Pélé. Il y rencontre Achille, son exact contraire, doué pour tout ce qu'il entreprend. Malgré leurs différences, les deux jeunes hommes deviennent inséparables. Le destin les mènent à la guerre de Troie. La violence des Dieux et des hommes fera de leur histoire un drame.

    Mon avis : Parfois j'ai envie d'être originale. D'autres fois (souvent), j'ai surtout une flemme immense et pas assez de temps pour vous dénicher des pépites de derrière les fagots. Récemment je me suis donc rabattue sur un nouveau classique plébiscité de la blogo qui me faisait de l’œil depuis longtemps : Le chant d'Achille de Madeline Miller, que je découvre un an après Circé (chroniqué ici) - dans le désordre, quoi. En grosse suiveuse que je suis, je rejoins les avis unanimes du net : ce livre est très bon. Mais ...

    Pas besoin de vous refaire un cours d'Histoire mythologique, si vous êtes ici c'est que vous connaissez vos classiques - on a tous vu Brad Pitt en armure moulante piailler après Hector sous les murs de Troie, alors Achille, on connaît : l’invincible guerrier, la flèche dans le talon, la guerre de Troie, tout ça tout ça. Sauf que non. Derrière le héros le plus célèbre de la mythologie grecque se cache une multitude d'épisodes méconnus, mais que Madeline Miller se fait un plaisir de décortiquer et de réinterpréter. Avant de rêver devenir une super scientifique, j'avais dans l'idée de devenir archéologue et enfant j'ai dévoré les mythes et légendes du monde. J'ai démarré ma lecture du Chant d'Achille en petite peste : on ne me la ferait pas. Et pourtant, pourtant j'ai fait des découvertes, j'ai appris des épisodes dont j'ignorais tout et je me suis émerveillée à reconstituer le puzzle "Achille" et à emmagasiner tout ça.

     Achille et sa femme Déidamie, son instruction par Chiron en personne et son héritier tout feu tout flamme (c'est un jeu de mot, il est roux, ha ha) : autant d'éléments dont je n'avais pas connaissance et qui ont enrichi le tableau que je me faisais du personnage.

    La rigueur historique (appelons ça comme ça) de Madeline Miller s'arrête toutefois là où débutent les contraintes de son roman qu'elle a voulu très esthétique A l'inverse de passages fréquemment tus (comme justement son séjour à la cour de Lycomède, le père de Déidamie, sous des atours féminins parce que sa maman Thétis voulait qu'il échappe à la guerre), d'autres épisodes méchamment connus sont ici passés sous silence. Je suis hyper progressiste en littérature et férue des réécritures de contes, mais écrire un roman sur Achille sans parler de son talon, c'est un peu gros. Sans doute que l’invincibilité que lui a conféré son détrempage dans le Styx n'arrangeait pas l'autrice dans le déroulement de son roman. Sans doute que ça ne collait pas avec la version du héros doux et placide qu'elle voulait développer. Mais il n'empêche, à mes yeux ça reste une belle lacune (tout comme les libertés qu'elle a prises pour réécrire le personnage de Briséis, qui passe quand même de reine à fille de ferme). Dans un film comme Troie, ça passe, mais dans un récit aussi bien documenté, j'ai plus de mal.

    Malgré ces quelques malheureux arrangements pris avec le mythe originel, ça n'empêche pas le roman d'être solide. Le style est chantant, c'est un plaisir de lecture et ça colle tout à fait au contexte mythologique de l'oeuvre. L'expérience est profondément immersive et captivante, le livre se dévore. Il y a un côté terriblement romantique à cette histoire, presque séducteur, qui tranche avec les interprétations testostéronées habituelles. Très loin de Brad Pitt et de ses Myrmidons en sueur, Achille est traîté avec beaucoup de finesse : Madeline Miller distingue l’homme fin du héros brutal et parvient à faire coexister les deux dans un personnage qui tient la route. Le choix de Patrocle comme narrateur est très pertinent et permet d’attaquer le mythe par un angle plus doux. Il reste toutefois un peu niais à mon goût, mais je reconnais que c’est agréable d’avoir un narrateur qui sait s'effacer pour faire de la place aux autres protagonistes.

    Le chant d’Achille reste finalement une interprétation libre parmi tant d’autres. Celle-ci est douce et cosy, et je lui reprocherais presque cette approche trop lisse. Mais je pinaille, ce fut vraiment une excellente lecture.