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  • 27 mars 2022

    Entre troll et ogre de Marie-Catherine Daniel - Brutal, désabusé, sincère

     

    Auteur : Marie-Catherine Daniel
    Editeur : ActuSF
    Genre : Dystopie, Fantasy, post-apocalyptique
    Pages : 276 pages (grand format)

    Résumé : Arsouille est un vieux troll désabusé et perclus d'arthrite. Plus grand-chose ne l'inquiète, à part bien sûr les ogres, la guerre et son petit-fils qui doit entrer au collège. Mais un soir, Arsouille reçoit une lettre pleine de regrets de son jumeau qu'il n'a pas vu depuis cinquante ans. La surprise est totale : son frère est un ogre et les ogres n'écrivent pas aux trolls. D'ailleurs, les ogres ne font pas dans le sentiment, pas même avant de vous arracher la tête. Alors qui a écrit cette lettre ? Arsouille qui ne sait pas déchiffrer une carte va devoir se rendre sur le front pour le découvrir...

    Mon avis : Ça fait environ une semaine que je répète dans ma voiture ce que je dois vous dire au sujet de ce roman incroyable, et là qu'il est temps de concrétiser le bazar, je sèche. Laissez moi-commencer par le commencement et on verra où ça nous mène (spoiler alert, ça mène au coup de cœur !).

    Bien que je passe de moins en moins de temps à les décortiquer, la quatrième de couverture promet un roman proche du post-apo. On n'y est pas vraiment tout à fait, mais à défaut d'un autre terme, post-apo est ce qui colle le plus. Et puisque les néologismes approximatifs ne me font pas peur, j'aimerais moi dire que ce livre, c'est du post-humanité : il se place dans une société hautement inégalitaire (on y revient dans un instant) avec d'un côté les trolls et de l'autre les ogres. Les humains en sont les grands absents depuis que les ogres les ont jartés, entraînant pas mal de dysfonctionnements matériels et sociaux qu'on retrouve habituellement dans du post-apo : l'impossibilité de produire du neuf, la nécessité de bricoler à l'arrache pour survivre, le contexte social difficile et, plus spécifiquement à ce roman, le délabrement des clapiers trollesques qui se dispute à la modernité pénitentiaire des institutions administratives ogresques. Entre troll et ogre, c'est du post-apo sans apocalypse et sans humains : c'est donc du post-humanité et, dans ses grandes lignes, de la dystopie.

    Arsouille est le héros. Il est un vieux troll arthritique de septante balais qu'on rencontre alors qu'il revient de la crémation de son meilleur pote Vantard. Dès le début du roman (littéralement à la première page), le ton est donné. Je vous cale ici le premier des deux extraits que je ne peux pas m'empêcher de vous partager : 
    "Mauvais de rentrer à cette heure. Top tôt ou trop tard. Pas assez jour, pas assez nuit. C'est l'heure entre chien et loup. Entre troll et ogre. En plus, il pleut (...). Mais quelle idée a eue Vantard de se faire incinérer à l'autre bout de la ville ! Soit disant qu'il venait du Sud. Et qu'elle idée il a eue, lui, de se rappeler cette dernière volonté et d'en faire part au croque-mort municipal ? Qu'est-ce qu'il en aurait su, Vantard, si on l'avait cramé au Nord ?" 
    En une page on a déjà cerné l'essence du personnage et du roman : il y aura de la sensibilité, beaucoup de dérision mais surtout énormément de drama.

    Parce que oui, si je devais définir ce roman en trois grands axes, je commencerais par dire qu'il est d'une brutalité dramatique (1). La société dans laquelle évolue Arsouille est hautement dysfonctionnelle. D'un côté il y a les trolls : inventifs, hauts en couleurs mais carrément individualistes et intellectuellement limités - les opprimés quoi, quoi qu'en entre eux ce ne soient franchement pas des enfants de chœur non plus. De l'autre les ogres : froids, cartésiens, organisés, violents et tenant d'une main de fer l'Administration et le Pouvoir - les oppresseurs. Les exécutions et autres diverses formes de violence insoutenables dont témoigne Arsouille ont de quoi nouer les tripes, mais pour autant rien n'est jamais gratuit et chaque scène a son utilité. 

    Heureusement cette brutalité est contrebalancée par une narration désabusée (2) : on peut remercier chaleureusement notre ami Arsouille de faire preuve d'autant d'autodérision ! Le tour de force du roman, c'est de parvenir à rendre la narration extrêmement personnelle (on se croirait dans la tête du bougre !) alors qu'elle emploie la troisième personne. Le récit est ainsi dédramatisé : il en devient même tendrement drôle par moments - voire même drôle ou tendre tout court. Enfin (et c'est en lien avec la narration impeccable d'Arsouille), Entre troll et ogre est d'une sincérité désarmante (3). Arsouille ne cherche pas à se faire passer pour un bon, il cherche son frère un point c'est tout et cette quête organisée en plusieurs paliers hyper lisibles ne regarde que lui : nous on est juste les témoins de son extraordinaire périple. Dans le palier "Arsouille à l'école", je vous ai d'ailleurs pioché cet extrait qui a fait cogner mon petit cœur de pierre :

    "Le vieux le sait depuis quelques jours, les yeux s'ouvrent d'autant plus grands quand on connaît plein de contes humains, quand, à force de décortiquer les lettres et les mots, les plans et les cartes, on en vient à tout analyser pour comprendre comment ça fonctionne. On cherche les rouages, ceux des autres mais aussi les siens. Et ce n'est guère reluisant comment on marche, comment on zappe ce qui dérange, comment on ne voit pas plus loin que le bout de son groin, comment on se croit incapable de frapper le faible, de dégouliner de cirage devant le fort. Et pourtant. Pourtant, ce matin, il y a eu quarante-cinq jeunots à écouter leur prof d'une oreille unanime (...). Pourtant il y a ce vieillard qui a perdu un croc il y a un mois pour crime de mocheté croulante et faiblarde, mais qui a osé devenir prof, s'est dressé devant quarante-cinq trollards avec l'envie de les réconforter. Ça veut dire que si la rébellion en nombre ne sera jamais à l'ordre du jour, en revanche, on peut détendre un peu ses propres chaînes et respirer mieux. On peut affronter sa peur et en sortir vainqueur."
    Dans un monde où les trollinous peuvent devenir orgres, où les ogrelets peuvent devenir trolls mais où on n'a plus observé aucune transformation vers l'Homme depuis des générations, on creuse également la notion d'humanité avec énormément de finesse, pour venir la situer entre deux extrêmes troll et ogre. La génétique est-elle responsable de la trollardisation des individus, ou bien au contraire le vécu et le ressenti impactent-ils la génétique ? Vaste question qui sera mine de rien débattue ici, sans lourdeur ni leçon. Il y a une foule d'idées à développer et une bonne tranche de philo à aller chercher dans ce texte, à tel point que j'estime qu'il doive rejoindre d'urgence la liste des ouvrages SFFF à lire en cours (public 17-18 ans, quand même). Je situe facilement Entre troll et ogre à mi-chemin de La ferme des animaux de George Orwell et Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes (ouais, il se hisse haut la main à leur niveau, vraiment) - ce qui m'a d'ailleurs donné l'idée d'un petit billet sur ces livres de l'Imaginaire qui mériteraient de venir donner un coup de neuf aux lectures scolaires (j'y travaille).

    Chacun lira finalement ce livre comme il le veut. C'est une fable après tout : on peut en rester à Arsouille qui cherche son frère, tout comme on peut lire entre les lignes des questions plus profondes. Si on en reste à une lecture en surface, le récit souffrira de quelques longueurs, mais rien de bien méchant. Je ne les ai pratiquement pas vues passer. On ne va pas se mentir, ce livre a été une grosse claque.


    Vous savez quoi acheter !


    23 mars 2022

    Le peuple de l'air, tome 1 : le prince cruel de Holly Black - Pourquoi j'aime pas la YA.

     

    Auteur : Holly Black
    Editeur : Rageot
    Genre : Fantasy, Young Adult
    Pages : 531 pages (grand format)

    RésuméJude a 17 ans et vit à la Haute Cour de Domelfe dans le royaume de Terrafæ. Enlevée au monde des mortels lorsqu’elle n’était qu’une enfant et élevée avec ses sœurs parmi les puissants, elle a appris à se protéger des sortilèges et à se battre à l’épée. Pourtant, elle subit jour après jour les moqueries et les insultes. Car elle n’est qu’une humaine, vouée à la mort, dans un monde où règnent les Fæs, créatures sublimes, immortelles… et cruelles. Personne ne la hait plus que le Prince Cardan. Le plus jeune des héritiers de la couronne semble décidé à lui nuire. Jusqu’à la tuer ? Mais Jude, elle, est prête à tout pour gagner sa place à la cour et reprendre le pouvoir sur sa vie.

    Saga abandonnée - au revoir, merci !

    Mon avis : Allez savoir ce qui me prend, ce soir c'est deux chroniques pour le prix d'une ! Et comme j'ai surkiffé ma lecture précédente, je suis survoltée à l'idée de vous parler de celle du Prince cruel de Holly Black ... que pour le coup j'ai détesté, mais avec le sourire (oui, parce qu'en fait avec le recul, j'ai trouvé ça tellement mauvais que ça me fait rire encore maintenant). Les rageux convaincus, les défenseurs de Jude, de Cardan et de Holly feront donc mieux de quitter ce blog, à moins d'être dans un mood "open-minded". Voilà.

    Avant de revenir sur cette lecture, quelques mots sur son contexte : après ma lecture de Il était deux fois de Franck Thilliez (un thriller ultra-glaçant) je me suis calée une relecture des deux premiers tomes d'ACOTAR (de la romance New Adult croisée avec de la Fantasy). Reboostée par le sex-appeal de Rhysand, je me suis sentie pousser des ailes et j'ai cru que ce serait une bonne idée d'embrayer sur un roman tout autant plebiscité: Le prince cruel de Holly Black. Une erreur que j'ai vue venir de loin (déjà parce que je sais que Rageot publie surtout des romances YA, or je ne supporte pas ça) mais que je n'ai pas pu m'empêcher de commettre, ce qui rajoute un peu de drôlerie à l'histoire de ce crash annoncé.

    Les reviews Youtube pêchées au hasard vendent un univers hyper profond. Heu non, moi pas d'accord. Nous agiter sous le nez dès que l'occasion se présente (et elle se présente à chaque foutu chapitre) des noms de lieux-dits magiques et des représentants de chaque espèce du petit peuple en veux-tu en voilà, c'est pas de la profondeur : c'est de l'étalage unidimensionnel. Ça souligne au contraire la platitude crasse et la pauvreté de cet univers dont on n'explore vraiment quedalle. Ajoutez à ça une obsession de l'autrice pour les coupes de cheveux fantaisies, et vous m'avez définitivement perdue.

    En second on m'a aussi vendu une narration simple mais poétique. Va pour la simplicité, le texte se lit bien. Pour la poésie par contre, je cherche toujours. A défaut de jolies tournures, ce que j'ai trouvé en revanche c'est une narration à la première personne infantilisante à en mourir. Jude, l'héroïne et narratrice, a dix-sept ans et raconte son histoire à l'écrit comme elle le ferait à l'oral à ses meilleures copines (qu'elle n'a pas). Par exemple elle se réfère constamment à sa soeur Vivienne en tant que "Vivi", à sa mère en tant que "maman" (entre autres) et si c'est mignon au début parce qu'elle a sept ans quand commence l'histoire sur un double homocide, dix ans plus tard j'ai simplement trouvé ça insupportable. Le lecteur est directement pris à partie par Jude quelques fois sans raison (c'est hyper inesthétique), et les dialogues tombent pour la plupart à plat, comme celui-ci au dénouement qui m'a sérieusement bidonnée : 

    - A quoi t'attendais-tu en te présentant ici ? (...) Tu aurais pu obtenir tout ce que tu désirais, mais à présent tu n'auras rien.
    - Tu crois vraiment que je vais t'exposer mon plan en détail ? Assez discuté, c'est le moment de s'affronter !

    Comme dirait Yugi dans Yu-Gi-Oh : c'est l'heure du duel, hein !

    L'intrigue était supposée être mouvementée et je donne raison à ce qui se dit sur ce point. Le prince cruel est un récit qui bouge beaucoup. Sans doute trop en fait dans la mesure où l'intrigue n'est pas  soutenue par un univers dense, une écriture et une troupe de protagonistes suffisamment costauds. Ça fait fouillis, tout est précipité et peu plausible, et même les motivations de Jude à devenir chevalier sont bancales - elle a dix-sept ans, elle est humaine dans un monde de faës surpuissants et demande cash à un prince à rejoindre ses chevaliers parce qu'elle est pas trop mauvaise en escrime. Sérieusement ? D'accord il faut créer des héroïnes badass pour inspirer la jeunesse, mais on ne se pêche pas un titre de chevalier comme on tire le gros lot à une fête foraine, que je sache ? Le tiers du récit devient intéressant quand Jude rejoint la fine équipe d'espionnage du prince Dain pour l'aider à gagner la course à la couronne contre son aîné Balekin. Les motivations du prince à la recrutrer sont plausibles et la situation délicate dans laquelle ça la place est sympathique à suivre. La suite manquera par contre de réalisme voire virera dans le pure cliché.

    Et tant qu'on est dans les personnages, un petit ménage ne serait pas du luxe : la jumelle de Jude, Taryn, ne sert strictement à rien - c'était juste classe de dire que l'héroïne a une jumelle, et c'est un levier narratif pratique. La clique de Cardan qui mène la vie dure à Jude passe encore (j'ai bien aimé le personnage détestable de Nicasia que je devine un peu complexe), la sœur Vivienne mi-faë mi-humaine est juste là pour faire le pont avec le monde des humains et justifier quelques virées shopping au centre commercial : tampons et culottes à pois en promo. Wait, WHAT ? ~ je vous jure que ça arrive vraiment dans le roman et que j'ai rien compris à ce que ça fichait là. Le seul protagoniste bien fichu c'est Cardan, notamment grâce à une scène en particulier qui creuse un peu le personnage. On s'attend par contre à le trouver royal et cruel mais c'est "juste" un bully puérile. Il envoie de la terre sur les tartines de Jude, lui tire sa tresse, la jette à la flotte avec les nixes et lui ordonne de baiser son pied sous GHB féérique. Tant de cruauté que je n'en dors plus la nuit !

    Attention petit disclaimer : la trame du livre romance des faits de harcèlement moral et physique. Okay Cardan n'est pas crédible dans son rôle de harcelleur, okay Jude l'est encore moins dans celui de victime, okay énormément de romances ennemies-to-lovers surfent sur cette vague haine/amour, mais si la chose est rédibitoire pour vous, passez votre chemin.

    Je revends sans regret mon exemplaire et je laisse la suite à d'autres. Y a rien à faire, la YA, ça passe pas ici.

    Il était deux fois de Franck Thilliez - Cajolez la noirceur, adoptez un écrivain

    Auteur : Franck Thilliez
    Editeur : Pocket
    Genre : Thriller
    Pages : 617 pages (format poche)

    RésuméEn 2008, Julie, dix-sept ans, disparaît en ne laissant comme trace que son vélo posé contre un arbre. Le drame agite Sagas, petite ville au coeur des montagnes, et percute de plein fouet le père de la jeune fille, le lieutenant de gendarmerie Gabriel Moscato. Ce dernier se lance alors dans une enquête aussi désespérée qu'effrénée. Jusqu'à ce jour où ses pas le mènent à l'hôtel de la Falaise... Là, le propriétaire lui donne accès à son registre et lui propose de le consulter dans la chambre 29, au deuxième étage. Mais exténué par un mois de vaines recherches, il finit par s'endormir avant d'être brusquement réveillé en pleine nuit par des impacts sourds contre sa fenêtre... Dehors, il pleut des oiseaux morts. Et cette scène a d'autant moins de sens que Gabriel se trouve à présent au rez-de-chaussée, dans la chambre 7. Désorienté, il se rend à la réception où il apprend qu'on est en réalité en 2020 et que ça fait plus de douze ans que sa fille a disparu...

    Mon avis : Deux ans sans le chouchou Thilliez, ça fait long ! Il me fallait donc du lourd à me mettre sous la dent pour nos retrouvailles (cette phrase est rigolote parce qu'à l'instant où j'écris ces lignes, bah je viens de me casser un dent, voilà voilà), et avec Il était deux fois j'ai été vachement bien servie. Difficile de trouver le juste milieu pour causer thriller : en dire trop c'est risquer de spoiler, mais ne pas en dire assez c'est risquer que vous passiez à côté d'un chef d'oeuvre - et entre les deux, mon cœur balance douloureusement, si vous saviez ! Toujours en quête de ce juste milieu, je débute cette chronique avec une question toute simple pour vous mettre en bouche : Franck Thilliez est-il un dangereux criminel, un sévère psychopathe ? Vous avez deux heures.

    Non mais parce qu'à l'issue du Manuscrit Inachevé (1 - chroniqué ici) et de Il était deux fois (2) - deux faces indissociables d'une même piécette horrifico-littéraire - on est un peu en droit de se poser la question. J'ai l'intégralité des romans du monsieur dans ma bibliothèque : j'ai lu des choses horribles et j'en ai redemandé encore ; mais le niveau de mise en abîme de l'écrivain maudit tel qu'il est atteint dans ces deux livres cités là-haut, il est un peu inquiétant quand même. A-t-on du souci à se faire pour les voisins de Franck Thilliez ? L'écrivain a-t-il franchi la fine ligne rouge entre réalité et fiction ? Simple boutade, mais le sujet est si bien traîté qu'on le croirait presque autobiographique, a-ha !

    Pour savourer Il était deux fois comme il le faut et se battre aux côté de Garbiel Moscato pour retrouver Julie, il faudra prévoir une lecture préalable du Manuscrit Inachevé, si si, j'insiste (même si les maisons d'édition vous font croire le contraire). Bien que les deux enquêtes puissent grosso modo se lire indépendamment, moi je vous conseille d'enchaîner les deux pour ne pas passer à côté du plaisir de faire des liens, de flairer les bonnes pistes et de décoder les énigmes dont ils sont truffés ... ainsi que de dénicher les réponses mutuelles qu'ils s'apportent. Une fois n'est pas coutume, écoutez et croyez-en l'expérience d'une Choupaille qui, deux ans après sa lecture du Manuscrit Inachevé, était pratiquement en PLS de plaisir de retourner adresser un petit coucou à un certain Caleb Traskman - j'en ai déjà trop dit.

    Après les révélations et la conclusion glaçantes de Il était deux fois (dont je dois toujours débattre avec ma sœur, question de santé mentale), j'attends un troisième et dernier opus pour clore brillamment ce hors-séries qui surclasse de loin les Sharko et Hennebelle. Un certain Labyrinthes est à paraître prochainement. Coïncidence ? Oh, depuis le temps que j'ai arrêté d'y croire ... 


    Cajolez la noirceur, adoptez un écrivain.

    8 mars 2022

    Mage de bataille de Peter A. Flannery - Gold never gets old !

     

    Auteur : Peter A. Flannery
    Editeur : J'ai lu
    Genre : Fantasy
    Pages : 648 et 704 pages (format poche)

    Résumé : Falco Danté est un gringalet dans un monde en guerre peu à peu conquis par l'armée infernale des Possédés. Pire, Falco est méprisé, mis à l'écart, à cause de son père qui fut un immense mage de bataille avant de sombrer dans une folie meurtrière. Alors que la Reine tente de rassembler toutes les forces armées pour repousser les Possédés, Falco prend une décision qui va l'amener aux marges du désespoir : il va entrer à l'académie de la guerre, une école d excellence pour les officiers. Là, il devra surmonter ses doutes, ceux de ses amis et même ceux de la Reine. Le monde brûle ; seul un mage de bataille pourra sauver ce qu'il en reste. Falco réussira-t-il à libérer son pouvoir, à invoquer un dragon à sa mesure ou succombera-t-il à la folie... comme son père ? 

    Mon avisMa dernière lecture a été tellement à mon gout que j'ai peur de ne pas lui rendre justice ici. En général meilleur le livre est et plus je galère à restituer mon ressenti, or dans la mesure où ma lecture de Mage de bataille de Peter A. Flannery a été une pure tuerie, faire un retour dessus s'annonce au moins aussi difficile que de revenir sur un Sanderson. Heureusement la blogosphère a déjà pas mal dégrossi le terrain avant moi. Cette chronique sera donc assez simple (straight to the point !), juste ce qu'il faut pour vous inciter l'air de rien à un craquage dans les règles. Car si vous n'avez pas encore lu Mage de bataille, y a urgence ~ c'est pas que je vous mette le couteau sous la gorge, hein ... mais un peu quand même parce que c'était beaucoup trop bien.

    La simplicité, c'est le maître mot du roman. Mage de bataille est un récit de Fantasy hyper classique comme on en connaît tous les grandes lignes. Je vous le donne en résumé : Falco Danté est un jeune homme malade qui vit dans l'ombre de feu son papa (un mage de bataille renégat). L'émissaire de la reine en personne le tire de sa brousse pour l'amener à la capitale sur la route de laquelle il se découvre des pouvoirs rares et insoupçonnés. Formé à l'académie de la guerre par un vétéran et son dragon estropiés, Falco entame sa transformation de mage de bataille au grand dam des thaumaturges, ces mages de seconde zone assoiffés de pouvoir. La proximité des armées du Marquis de la Douleur force Falco et ses amis à prendre rapidement part aux affrontements que supporte seule l'Illice, dans l'indifférence totale de ses voisins vaniteux. Les mages de bataille, essentiels pour déjouer l'emprise terrifiante de l'ennemi sur les hommes du commun, se comptent hélas pratiquement sur les doigts d'un main. Falco est une recrue prometteuse et controversée (rapport à son papa) capable de faire basculer le rapport de forces en présence.

    Alors bon, si j'en crois mon carton du "bingo de la Fantasy", j'ai ça : héros paumé dans son village paumé, check - royaume en peril, check – querelles de voisinage, check - déferlente de méchants (option sale gueule), check – mentor(s) à figure paternelle, check - métamorphose du héros, check – chamailleries et trahisons internes, check - boss de fin super villain, check – dragons CHECK CHECK CHECK CHECK CHECK (ding ding ding, bingo ! Tout y est !) ! Mage de bataille ne repense donc pas la Fantasy, c'est un fait, mais il en chope le meilleur et condense ça en mille-trois-cents pages de pur plaisir (le tout réparti en deux tomes VF qu'il faut absolument s'enfiler d'une traite). Les lecteurs de passage en prendront plein les yeux et les vieux blasés qui pensaient avoir trop lu de Fantasy "vieille école" pour encore l'apprécier en prendront pour leur grade (je suis dans cette seconde catégorie et ceci est mon repenti !).

    Peter A. Flannery n'y est pas allé avec le dos de la main morte dans les stéréotypes. La carte en elle-même et les nations qui l'occupent balaient l'Europe vite fait pour en livrer une version fantasy-ste. Nous avons la Thrace, l'Achéron, la Valence, l'Illicie (avec des noms de persos hyper typés grecs, allemands ou français selon) ... et je vous le donne en mille : les méchants, bah ils viennent de Férocie (graouuuuu !). Ca prête à sourire et ce serait même carrément tordant si ce n'était pas aussi bien fichu ; si les Possédés, les démons et le Marquis de la Douleur (alias Marchio Dolor, un vrai nom de méchant, sérieux) n'étaient pas aussi réussis. Avec les Férociens on n'est pas dans la cour de la méchanceté mais dans celle du Mal et des tourments éternels, et la jeune maman que je suis a plus d'une fois été embrasser le front de son fils en réaction à un chapitre bien gratiné de souffrances. Mage de bataille emploie les stéréotypes dans tout ce qu'ils ont de positif : poser un cadre confortable pour mieux creuser les personnages– et surtout son personage principal : Falco Danté.

    En termes de récit stéréotypé ma plus grosse référence (et celle qui parlera au plus grand nombre), c'est Druss de Légende, dans le cycle de Drenaï de David Gemmel. Druss est fort, Druss est (un peu) malin, Druss sait discourir devant les soldats (genre comme ça), et Druss se bat super bien avec une hache à double tranchant plus lourde que moi. Falco, bah c'est tout l'inverse : il pèse soixante kilos tout mouillé, il est rongé par la maladie et c'est un paria. Personne ne le calcule ni ne l'estime... jusqu'à ce qu'il fasse la démonstration de sa volonté de fer. Direction l'Académie pour débuter un entraînement de mage de bataille, mais au grand dam de son formateur Aurélian, de son dragon Dwimervane et de leur copain Dusaule (un mage de bataille Désavoué, nous y reviendrons), Falco ne montre aucun talent offensif. C' est un héros de volonté aux capacités défensives et sur les épaules duquel pèse un gouffre de honte et de culpabilité. En résumé, Falco Danté est la résilience incarnée et ça se prête à merveille à un roman de la trempe de Mage de bataille. On souffre avec lui et cette connivence fait avaler les pages par dizaines.

    L'univers en lui-même, pas très original  mais hyper bien fichu donc, offre un super spectacle (quoiqu'un peu calciné sur la fin avec l'avancement des armées férociennes, ouaip). Et pour cause : Peter A. Flannery a très bien joué la carte "dragons". Si ils sont rouge, bleu, vert, jaune, violet, ce sont les compagnons indéfectibles des mages de batailles, ils sont loyaux et sacrément vifs au combat. Si ils sont noirs en revanche, ce sont les ennemis de l'humanité – car c'est bien connu, les dragons noirs sont fous (et rien n'égale la folie d'un dragon si ce n'est le chagrin d'un dragon, souvenez-vous en bien). Les mages de bataille dont la bête est noire à l'invocation sont les Désavoués, et leur devoir est d'occire sans sommation ce qui aurait pu être le compagnon de toute une vie (spoiler alerte : c'est dur). Outre la trame Falco contre Marchio Dolor, il y a donc aussi une grosse pelotte à démêler : le mystère de la folie des dragons noirs occupe une bonne partie du récit et le cheminement vers le grand levé de rideau est superbement orchesté. Un intrigue dans l'intrigue comme je l'aime avec son lot de grosses révélations.

    Et juste pour clôturer sur un énième point positif sans m'étaler : les personnages secondaires sont bons, les amitiés et amourettes un peu bateau mais solides (heureusement on n'insistera pas sur les relations que Faclo entretient avec la gente feminine), les bastons épiques et les revirements de situation particulèrement enthousiasmants. Bref ce livre, c'est un carton plein ! Ma pensée en quelques mots : lisez lisez lisez !


    26 janv. 2022

    Olangar, tome 4 : le combat des ombres de Clément Bouhélier – Sous la férule des Duchés, désespoir et combativité

    Auteur : Clément Bouhélier
    Editeur : Critic
    Genre : Fantasy
    Pages : 688 pages (grand format)

    RésuméSous le joug des duchés, la grande cité vit désormais recroquevillée sur elle-même tandis que ses habitants subissent les affres des privations et la violence de la milice dirigée par le pantin de Jush Thagon, Lec Rossio. Dans l’ombre des bas quartiers, les nains organisent la résistance autour de Baldek et de Nockis tandis qu’un tueur mystérieux s’en prend aux miliciens. Depuis son fief au sud du royaume, Evyna d’Enguerrand, la jeune suzeraine, et son ami l’elfe Torgend Aersellson s’entendent avec le chancelier en fuite, Ransard d’Alverny, pour mettre au point un plan qui, peut-être, permettra de libérer Olangar. Nul ne sortira indemne de ce dernier combat.

    ChroniqueParmi les livres que j'avais le plus envie de découvrir, cet ultime tome de la série Olangar de Clément Bouhélier (qui en compte quatre au total) figurait parmi les têtes d'affiche. Parmi les chroniques dont le retard me fait le plus honte, cet ultime tome de la série Olangar arrive encore en tête d'affiche, et je m'excuse platement de ce retard auprès des éditions Critic qui ont eu l'extrême gentillesse de me le faire parvenir avant sa sortie – il y a trois moi, huuum je ne blague pas avec le retard. A défaut donc de faire partie des chroniqueurs qui vous enjoindront de sauter dessus à sa sortie, je serai donc des retardataires qui viennent enfoncer le clou et relancer la hype autour d'une saga qui a amplement mérité son présent succès, mais qui en mérite encore davantage : mesdames et messieurs, la fantasy française a un nouveau classique une nouvelle référence nommée Olangar, et il est temps de vous y mettre !

    « Classique » ça fait désuet et ça renvoie à une fantasy d'un autre temps, alors je préfère parler de référence. Du genre que vous offrez chaque année à Noël à un proche (véridique, j'ai déjà offert le premier tome trois fois, alors c'est dire) et qui se taille une place de choix dans votre bibliothèque. Pour résumer ce qui fait d'Olangar un grand succès, je dirais : une fantasy sale et crasseuse dans une ville qui l'est tout autant (1), une trame aux revendications sociales modernes dans un contexte industriel émergeant (2), des héros meurtris et malmenés comme on aime (3).

    Alors, on est tentés de mettre un pied à Olangar ?

    Spoilers alert, j'attaque le retour plus spécifique du quatrième et dernier volume – décampez si vous n'avez pas lu les trois premiers !

    Olangar souffre, Olangar pleure, mais Olangar se bat : depuis les égouts et les caves des tavernes, la résistance harcèle comme elle peut le nouveau pouvoir en place, celui des Duchés qui d'une poigne de fer étouffe la ville à l'agonie. Le peuple a froid, le peuple a faim et quand ce n'est pas la maladie qui sévit, ce sont les exécutions pour l'exemple qui fauchent les citoyens. Mais avec le Groendal aux côtés des Duchés ce sont les nains qui paient le prix fort de cette occupation depuis les treppos, ces camps de travail où le pouvoir les parque comme des bêtes. En bref Olangar meurt, et l'urgence de la situation pousse Torgend et Evyna dans leurs retranchements : ils ébauchent un plan fou pour libérer la ville de la férule des duchés, un plan désespéré qui nécessitera l'appui de la résistance naine plus que jamais divisée... et de quelques figures haut placées.

    Quelle suite et quelle conclusion que voilà ! Un an après les évènements de Une cité en flammes, nous retrouvons Olangar et ses protagonistes-clés dans une détresse absolue : Olangar, c'est la terre des lions après que Scar en ait pris possession (à la différence qu'il n'y a jamais fait bon vivre initialement) ; ou plus sérieusement, c'est n'importe quelle ville européenne étouffée par l'occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale. Clément Bouhélier nous a précédemment parlé de la lutte des classes, de la question écologique et de la chose politique ; il nous adresse aujourd'hui une piqûre de rappel sur l'importance de faire bloc face à l'intolérance et l'inhumanité, et les conséquences de la haine de l'autre (entre autres, loin de moi l'idée de surinterpréter et de politiser un texte à plusieurs niveaux de lecture). Une leçon qu'on vit à mille à l'heure à travers son récit haletant et ses personnages meurtris.

    A l'image du profond désaccord entre les protagonistes de ce volume (Nockis, Baldek, Evyna, Torgend, Keiv, Reginald Laupos, Lec Rossio et j'en passe) et de leur incapacité à agir de concert, l'intrigue se veut sombre et tentaculaire. C'est chacun dans leur coin qu'ils vont agir à leur façon pour le bien (ou la chute) d'Olangar. Les méthodes et les résultats sont discutables et la situation part rapidement à vau-l'eau : dès les premières pages le rythme se veut très soutenu. On ne s'ennuie pas et on se délecte de ce capharnaüm regrettable et maîtrisé. Leçon numéro deux du Combat des ombres : « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Une grosse partie du récit n'est que désaccord et actions persos, mais bien entendu sur la fin l'ordre fait son grand retour via des retournements de situations ingénieux (je ne m'étais pas laissée dupée et je n'en suis pas peu fière, a-ha !) et on assiste à des scènes d'anthologie dignes des émois du premier tome Bans et barricades

    Olangar rejoint le club très select des sagas qui tiennent la route de leurs débuts à leur conclusion.

    Pour terminer sur un point plus fâcheux qui n'engage que moi (histoire de nuancer un peu cette chronique, quand même), j'ai regretté l'utilisation abusive du flash-back le long de ce dernier volume. Pratiquement tous les retournements de situation tournent autour de ce procédé. On en fait trop usage pour moi, même s'il faut avouer que la double narration présent/passé et ses allers-retours permanents insufflent beaucoup de rythme à l'ensemble. Le nouvel arc narratif autour du dispensaire mystérieusement mis à sac et du ténébreux preneur de visages ne m'a pas passionnée non plus, mais ensuite, enfin, il y a cette conclusion douce-amère, belle et tragique à la fois qui met un point final à quatre volumes qui m'ont régalée.

    Une référence, je vous dis !

    Note : 17/20