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  • 14 nov. 2022

    Bazaar de Stephen King - Bonnes affaires et mauvais tours

     

    Auteur  : Stephen King
    Editeur : J'ai lu
    Genre : Fantastique, horreur
    Pages : 384 et 445 pages (format poche)

    Résumé : Au hasard, Balthazar... Ce  pourrait être l'enseigne du bazar qui vient d'ouvrir à Castle Rock. Pourtant, rien, ici n'est laissé au hasard. Perles noires, pâtes de verre, ticket gagnant, saintes reliques... le moindre objet excite al convoitise de chacun des habitants, répondant à ses plus secrets désirs. Un rêve qui tourne vite au cauchemar car le sieur Gaunt, propriétaire des lieux, est un habile commerçant. Si ses prix sont dérisoirs, les blagues soi-disant anodines qu'il demande en échange de ses faveurs ont une saveur empoisonnée ! Qu'importe ! La voix du démon est douce à l'oreille et, pour une pacotille qui les met tous en transe, Brian, Nettie, Wilma et les autres gens de Castle Rock n'hésitent pas à vendre leur âme ...

    Mon avis : Mais quel plaisir de renouer avec Stephen King, et quelles retrouvailles ce fût de le faire avec ce roman incroyable ! L'automne bien frais et brumeux se prête toujours à une lecture horrifique et le maître de l'horreur est ma référence en la matière, l'un des essentiels de ma bibliothèque, et chaque automne je pioche un de ses romans. Il y a un bail j'ai eu la chance de faire main basse sur une vielle collection de King : une vingtaine de romans aux tranches jaunies ont rejoint mes étagères, et parmi eux, Bazaar (paru en 2 volumes VF en 1995 - oui, cette édition est presque aussi vieille que moi). Un roman au pitch aussi séduisant que les étals de Leland Gaunt...

    Castle Rock est en effervescence, un nouveau commerce vient d'y ouvrir ses portes : Le bazar des rêves, magasin de bric et de broc tenu par le charmant, l'autoritaire, le cauchemardesque, le mielleux Leland Gaunt. Un à un les habitants de la petite ville passent sa porte, par simple curiosité, eux qui ne cherchent rien mais repartent tous avec l'objet de leurs désirs inavoués. Le prix ? Dérisoire - le contenu de leur poche et un petit tour à jouer à un voisin, une maîtresse d'école... Les conséquences ? Funestes. A mesure que la tension monte dans la ville, le shérif Alan Pangborn flaire les miasmes démoniaques qui parasitent Castle Rock. Quelle est la source de la menace, et comment la contrer ? Deux volontés s'opposent pour sauver la ville et ses habitants, avant que n'explose le chaos.

    On commence par se fait alpaguer doucement, comme sur un souk - venez mes amis, matez-moi cette belle marchandise et la populace qui s'y agglutine... On met un pied à Castle Rock, on y pointe timidement le bout de son nez pour découvrir sa nouvelle boutique mystère. Un antiquaire, un prêteur sur gages ? Non, c'est bien plus. C'est le Bazar des rêves et son gérant dur en affaires, Leland Gaunt. C'est la cache où se rassemblent les désirs brûlants des habitants d'une ville entière : une canne à pêche, un gri-gri, une carte de collection. C'est l'antre du démon qui se repaît des âmes qu'il damne. Il demande quelques dollars à ses malheureux clients (mais en demanderait-il des centaines qu'ils les lui donneraient tout de même), et une mauvaise blague. Rien de méchant, vous trouvez ? Attendez, attendez que Leland Gaunt ne vienne exacerber les querelles de voisinage, les griefs communautaires, qu'il glisse ses doigts repoussants là où ça fait bien mal... 

    Attendez que la pression monte progressivement et explose en apothéose sanglante...

    Mais parmi toutes les âmes damnées de Castle Rock, il en demeure une petite poignée pour faire face. D'authentiques gentils que l'emprise du mal ne laisse certes pas indifférents, et qui devront allier leur forces à celles du shérif Alan Pangborn. Grand amateur de tours de passe-passe (attention, c'est important hé hé hé) Alan est un héros lumineux dans une ville rongée par le mal et habitée de base par quelques authentiques crevards. Mais le blanc immaculé, ici, ça n'existe pas : le shérif a vécu sont lot d'épreuves et une bonne partie du roman creuse ce personnage au bord de l'abîme. De quel côté basculera Alan ? Parviendra-t-il à passer outre ses propres démons pour passer sur le corps de Gaunt ? Pour une fois je n'adresse donc pas mon sempiternel reproche à King : dans Bazaar, les héros ne sont pas tout à fait irréprochables - ils sortent de la masse sans être des parangons de vertu.

    Les amis du King reconnaîtront en Alan le héro de La part des ténèbres, roman antérieur se déroulant lui aussi à Caslte Rock et dont il est vaguement question dans Bazaar (principalement pour planter le personnage d'Alan à ceux qui le rencontrent pour la première fois) - je ne l'ai pas lu mais croyez bien qu'il a rejoint ma wish list. Des liens, toujours des liens (et j'adore ça !): Bazaar fait aussi quelques références timides à Cujo (Castle Rock) et Salem (Jerusalem's Lot). Et quand King rappelle que Castle Rock est une petite ville du Maine, on ne peut s'empêcher de penser à la fameuse Derry (Ça, en partie 22/11/1963) et à Ludlow (Simetierre), toutes proches. Ma conclusion : le Maine, ça pue vraiment d'y mettre les pieds, voyagez ailleurs ; mais toutes ces références, ces liens mêmes ténus entre des romans qui ont été écrits à des décennies d'intervalles, c'est le feu ! Et bien qu'on n'en fasse pas explicitement mention (c'est justement ça qui est bon), je flaire un peu de Shining aussi ... je vous laisse le soin de trouver où. Bref Bazaar occupe dans la collection de l'auteur une place bien campée, et qu'il n'a pas volée.

    Par dessus tout ça le déroulement du roman est en lui-même une prodigieuse leçon d'intensité. Le chaos monte crescendo, parfois même un peu trop puisque arrivés à la énième blagounette de Gaunt, on peut trouver le schéma un poil répétitif. Heureusement ça ne dure pas puisque que passé ce moment, les évènements décollent pour atteindre une apothéose diabolique que ne saura contrer que notre cher Alan. J'ai lu le roman en VF de 1995, paru en deux parties, et la séparation arbitraire en deux tomes a vraiment nuit au rythme. Si vous avez le choix, privilégiez une édition one-shot, vous serez gagnant. Le conclusion est prenante et surtout (c'est ce que je préfère) douce-amère. Je ne vous en dis pas plus et vous laisse découvrir par vous même qui sortira vainqueur de la lutte pour Caslte Rock ; quelle que soit l'issue, le roman vaut de toute façon le détour !

    26 oct. 2022

    Le Fou et l'Assassin de Robin Hobb - Flétribois, domaine de l'ennui

     

    Auteur  : Robin Hobb
    Editeur : Pygmalion
    Genre : Fantasy
    Pages : 768 pages (grand format)

    Résumé : FitzChevalerie Loinvoyant, bâtard de la famille régnante des Six-Duchés et assassin royal à la retraite, a quitté la cour et ses intrigues pour couler des jours paisibles dans sa demeure de Flétribois. Aux yeux du monde, Fitz est mort et enterré. Loin du roi et de ses basses besognes, celui qui vit désormais sous le nom de Tom Blaireau profite néanmoins d'une vie respectable de propriétaire terrien, marié à son amour de jeunesse, Molly. Bien qu'il soit hanté par l'absence de son ami le Fou, dont il n'a plus de nouvelles depuis bientôt dix ans, et la disparition de son loup, Œil-de-Nuit, les vicissitudes du quotidien ont relégué le Prophète blanc et son compagnon de Vif au rang de souvenirs. Jusqu'au jour où de pales inconnus arrivent sur ses terres et menacent le bien-être des siens...

    Saga abandonnée - hé oui !

    Mon avis : Comme beaucoup de lecteurs Fantasy je suis passée par une grosse phase Robin Hobb. Je l’ai découverte à vingt ans et ses romans me rappellent toujours cette période incroyable entre guindailles, études et bouquins. Allez savoir pourquoi j’ai tardé à me lancer sur l’épilogue en 3 tomes de L’assassin royal : Le Fou et l’Assassin. Chance pour moi, avec le temps les 6 tomes en VF ont été réunis en 3 intégrales qui respectent la partition de la VO (car oui en 2022 on charcute toujours les VO) ; c'est sous ce format de grosse briquasse que j'ai repris l'aventure "Fitz". J’avais vraiment hâte de retrouver la magie Hobb et de renouer avec ses personnages comme avec de vieux amis, mais sans y aller par quatre chemins ça a été un énorme flop. Le Fou et l’Assassin est la suite fan-service de l'AR, et je ne comprends pas ce qui a motivé Robin Hobb à l'écrire.

    Alors, prêts à plonger dans les eaux glacées de ma frustration ?

    Fitz Chevalerie Loinvoyant est mort.
    Tom Blaireau se la coule douce à Flétribois avec sa Dame Molly, sa fille Ortie et ses beaux-enfants. La vie au domaine est douce bien qu’il manque à Tom la présence de ses deux meilleurs amis. Ce n’est pourtant pas faute au Fou disparu d’essayer d’entrer en contact avec Tom, mais hélas la vie de dotaire a émoussé les sens de l'Assassin qui loupe systématiquement toute tentative de contact. Son instinct lui fait d’ailleurs encore défaut quand Molly donne naissance à une petite fille dans la surprise générale et dans des circonstances inhabituelles. L’étrangeté de la gamine est flagrante et Tom s’emploie (difficilement) à devenir un père aimant. Il lui faudra toutefois renouer avec son passé si il souhaite préserver sa fille des dangers qui rôdent en dehors et en dedans de Flétribois... et retrouver un ami depuis trop longtemps perdu.
     
    J’ai essayé de vous faire un résumé consistant et sans spoil, mais rien qu’avec ces quelques lignes je vous ai grosso modo dévoilé la première longue moitié du bouquin. Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas coupable ! (hé non) car on touche là au principal problème de cette suite : il ne se passe strictement rien ! La vie à Flétribois est ennuyeuse, les scènes inutiles se succèdent et tirent en longueur un roman qui aurait facilement pu faire la moitié de sa taille seulement. Des petits triggers intéressants popent à gauche à droite comme pour venir cravacher la vieille carcasse de ce livre monotone ; des traces de pas mystérieuses dans la neige, une messagère pourchassée et mourante, un rêve prémonitoire un peu dingue, mais rien de concret ne bouscule l'intrigue. Je suis familière de l'autrice et de ses histoires plutôt indolentes au démarrage, mais là vraiment c'est trop.  Au lieu d'une nouvelle aventure dans les Six-Duchés pleine de vie et d'émotions, j'ai assisté aux disputes familiales Loinvoyant, aux commérages domestiques et à la paternité pathétique de Fitz.

    Les cinquante premières pages sont pourtant bourrées de promesses. Le récit commence super bien avec une invitée disparue en pleine réception d'hiver et dont on ne retrouve que des traces sanguinolentes. Fitz conte sa propre histoire au passé, avec le recul du narrateur qui sait où il a merdé (au moins peut-on lui décerner le prix de la lucidité). Dès le début on sait donc que le Fou est vivant et qu'il tente de se frayer un chemin jusqu'à Fitz, et dès le début on témoigne de l'incapacité du bâtard Loinvoyant à décrypter les évidences. Quel énervement ! Et j'ai un jour apprécié ce héro neu-neu, vraiment ? Parce que qu'on se le dise : quand on a vécu une vie comme la sienne, on est censé savoir que les coïncidences n'en sont jamais. Même au fond d'un domaine paisible, après ses aventures dingues dans l'Assassin royal (AR), Fitz doit savoir que le hasard n'existe pas. Qu'il s'empâte et s'encroûte, okay. Qu'il cède à la mélancolie, okay. Mais pas ça, ça ne colle pas. Je ne comprends pas ce choix de le faire tourner autour du pot pendant six cent pages. Ce n'est pas raccord avec le personnage du tout. 

    Et parlons parentalité deux secondes : pour un gars qui s'est si longuement lamenté de son absence aux côté d'Ortie (et qui s'en lamente toujours à plusieurs reprises), je m'attendais à découvrir un Fitz transformé par sa paternité nouvelle. Hé non, c'est un père claqué au sol ; appelez les services sociaux, il n'est même pas au courant qu'un enfant doit être habillé, lavé et occupé ~ hé bon, sans vouloir instrumentaliser la Fantasy et y caser de force des questions de société, ça aurait pu être sympa de dépeindre un père capable plutôt qu'un énième assisté sans esprit d'initiative. Je ne demande pas un père solo exemplaire, mais là vraiment tant d'incapacité me sidère ...

    Je vois venir les défenseurs de Fitz : non, le décès d'êtres chers n'est pas une excuse. Y a marre de ce personnage qui ne cesse de se lamenter, l'occasion était justement là d'en faire (enfin) autre chose !

    Quant aux autres protagonistes, tous ont été décevants. Je les ai trouvés figés dans les mêmes insupportables défauts qu'il y a vingt ans, sans volonté de les faire évoluer. Fitz est toujours centré sur lui-même, comme à son habitude occupé à broyer du noir et ressasser le passé. Molly incarne la femme telle que je déteste la voir écrite, à porter son couple, sa famille et son domaine à bout de bras comme si c'était là sa juste place. La famille Loinvoyant est d'une fausseté odieuse, et la petite Abeille un reboot du jeune FitzChevalerie dans l'AR : une gamine taciturne et asociale aux capacités latentes. Je n'en reviens pas qu'après vingt ans Robin Hobb n'ait pas cherché à amorcer la moindre petite évolution.

    Et juste pour la pertinence (parce que ça m'a titillée toute ma lecture), faudra aussi arrêter de légitimer les batârds Loinvoyant dans un Royaume où, par définition, ils ne devraient avoir le droit que de se faire oublier dans un coin de la Cour. Qu'on m'explique ce que le sacro-saint sang Loinvoyant a de si spécial, s'il vous plaît.

    La conclusion n'est pas surprenante et le cliff-hanger final insuffisant pour me donner envie de poursuivre dans un second tome qui partagera certainement tous les défauts du premier (avec sans doute une petite touche de romance ambiguë et platonique Fou/Fitz). J'ai lu beaucoup de livres : j'en ai adoré, j'en ai détesté, mais je crois que c'est la première fois que je regrette vraiment d'en avoir lu un. On ne m'enlèvera pas de la tête que les Six-Duchés se portaient mieux sans lui ; ce livre a bousillé le souvenir que j'avais de cette histoire incroyable et de la fin parfaite de son treizième tome - une fin ouverte qui se tenait très bien toute seule. Sitôt terminé, sitôt revendu.

    26 sept. 2022

    Des gens d'importance de Mariah Fredericks - Gentille enquête pour crâne défoncé

     

    Auteur  : Mariah Fredericks
    Editeur : 10/18
    Genre : Historique, policier
    Pages : 336 pages (format poche)

    Résumé : New York, 1910. Jane Prescott, femme de chambre, jouit d'une réputation exemplaire, et d’un esprit affûté qui lui permet de voir bien au-delà du mode de vie mondain et fastueux des riches parvenus chez qui elle sert. Jane est ainsi la première à comprendre ce que les fiançailles de sa jeune maîtresse avec le très en vue Norrie Newsome, déjà promis à une autre, ont de scandaleux. Et quand ce dernier est retrouvé mort, elle est aussi la mieux placée pour trouver qui avait intérêt à le voir disparaître. Dans un contexte social incandescent, le coupable est à chercher aussi bien dans les milieux anarchistes que les demeures bourgeoises. Car Jane sait que, autant dans la bonne société que dans les entrailles abandonnées de la ville, la haine et la violence couvent sous la surface, et peuvent éclater à tout moment…

    Mon avis : Elle est discrète, elle est futée, elle est belle comme un coeur : ma nouvelle amie s'appelle Jane Prescott et elle sert la Justice ! Pour lui souhaiter la bienvenue sur le blog je propose une chronique éclair - car à son image le roman dont elle tient le premier rôle a été simple et efficace.

    L'automne est arrivé et avec lui le besoin de renouer avec les doudous fondamentaux - besoin d'autant plus impérieux que je sortais d'un gros pavé difficile. Le policier est un genre qui se lit bien, l'historique se prête à un moment au coin du feu, alors avec Des gens d'importance de Mariah Fredericks (découvert chez Les pipelettes en parlent), j'étais entre de bonnes mains. Le livre est simple, il sent les réceptions mondaines et le crottin de cheval des fiacres de Times Square, et c'est tout ce qu'il me fallait pour me reposer au calme. Ça et un cadavre au crâne défoncé.

    Pour chipoter la dimension historique aurait pu être plus exploitée. J'ai trop pris l'habitude d'un gros Ken Follett où l'Histoire n'est pas qu'un élément de décor, or ici on est plus dans un récit réconfortant de la trampe de Downton Abbey. L'aspect policier aurait pu être plus prenant, mais s'il l'avait été j'aurais sans doute râlé en trouvant l'approche trop moderne pour un roman historique. Le traîtement de l'affaire par Jane est scolaire, on est sur une gentille enquête à la Hercules Poirot. Jane Prescott n'abat ses cartes qu'à la toute fin, le lecteur est tenu dans l'ignorance totale de ses pensées. Il n'y a pas beaucoup de suspens, le ton du roman est assez égal mais on suit malgré tout l'enquête avec beaucoup d'intérêt. On y découvre les dessous sordides des gens de la haute et les combats des générations précédentes sur fond de lutte des classes.

    J'ai déjà dans ma bibliothèque les tomes suivants - je me garde ces petites douceurs au chaud !

    Les furtifs de Alain Damasio - Big data is crushing you

     

    Auteur  : Alain Damasio
    Editeur : Folio SF
    Genre : Dystopie, science-fiction
    Pages : 929 pages (format poche)

    Résumé : Ils sont là, parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de nos quotidiens. On les appelle les furtifs. Une légende ? Un fantasme ? Plutôt l’inverse : des êtres de chair et de sons, aux facultés inouïes de métamorphoses, qui nous ouvrent la possibilité précieuse, à nous autres humains, de renouer avec le vivant. En nous et hors de nous, sous toutes ses formes et de toutes nos forces. Dans nos villes privatisées et sentientes, où rien ne se perd, ils restent les seuls à ne pas laisser de traces. Nous, les citoyens-clients, la bague au doigt, couvés par nos Intelligences Amies, nous tissons la soie de nos cocons numériques en travaillant à désigner un produit de très grande consommation : être soi. Dans ce capitalisme insidieux, à la misanthropie molle – féroce pour ceux qui s’en défient -, l’aliénation n’a même plus à être imposée, elle est devenue un « self-serf service ». Et tu penses y échapper ?
    Autour de la quête épique d’un être qui cherche sa fille disparue, Alain Damasio articule dans une langue incandescente émancipation politique, thriller fluide et philosophie. Après La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent, il déploie ici un nouveau livre-univers sur nos enjeux contemporains : le contrôle, le mouvement et le lien.

    Mon avis : 3, 2, 1, voici mon avis concis sur le dernier Damasio : je n'ai pas aimé (paf, voilà voilà). Paradoxalement, malgré de nombreux passages imbuvables, j'ai eu du plaisir à le parcourir et je l'ai même fini. Moi, contradictoire ? Vous l'aurez deviné, la chronique s'annonce délicate, alors je préfère préciser que je suis là pour donner mon petit avis personnel (pour ce qu'il vaut) sur la forme du roman et pas sur son fond. Le niveau de philosophie là-dedans est trop grand pour que je discute les idées (que je partage d'ailleurs dans l'ensemble, à mon propre niveau de madame-tout-le-monde). Je suis là pour expliquer pourquoi il m'a fait pester, pourquoi j'ai failli l'abandonner dix fois, pourquoi je ne l'ai finalement pas fait et pourquoi ce genre d'écrit peut provoquer chez un lectorat l'exact opposé de son but initial : rendre hermétique le public à la cause de Damasio plutôt que de lui donner envie de la rejoindre. Et comme je reproche en premier lieu à l'auteur l'art d'écrire beaucoup pour ne pas dire grand chose, je vais essayer faire au plus court. 

    Ce serait quand même con que l'hôpital se foute de la charité.

    Laissez-moi faire les présentations. Alain Damasio est un touche-à-tout inclassable, mais globalement on peut lui coller les étiquettes de penseur, philosophe et écrivain francophone. Il écrit peu, mais les rares roman qui sortent font souvent du bruit. J'ai lu de lui La Zone du Dehors, une dystopie futuriste engagée que j'ai absolument adorée, et La Horde du Contrevent qui assume une science-fiction musicale et atypique. Les Furtifs se situe au croisement de ses deux prédécesseurs : c'est une dystopie chantante profondément engagée (si si, ça veut dire quelque chose, on y reviendra) qui dépeint un futur techno-crasseux pour le citoyen devenu l'ultime marchandise à négocier au plus offrant. Les villes sont privatisées et le citoyen hyper-connecté pressé, stimulé pour générer du data que le Système digère ensuite pour lui resservir bien chaud, pour son plus grand ravissement. En bref Alain Damasio dépeint une servitude confortable et consentie basée sur l'ultra-surveillance et où l'invisibilité dérange. Or il existe des créatures de légende, les furtifs, aux incroyables facultés de dissimulation. Le fantasme de l'invisible pour les résistants à Big Data, le cauchemar de l'invisible pour ses sympathisants. Lorca, le protagoniste principal, traque les furtifs qu'il soupçonne d'avoir enlevé sa fille Tishka.

    On comprend tout de suite que le livre a deux niveaux de lecture : d'un côté le père qui cherche sa fille disparue en milieu furtif, et de l'autre la Grande Leçon anti-Système. Et quelle ironie, en fait, que les moments les plus touchants et les plus réussis du roman soient des moments simples d'une vie de famille en reconstruction.

    Le premier niveau de lecture est ce qui m'a fait tenir bon dans la tempête désastreuse de la Grande Leçon morale du roman. Lorca est un personnage solaire qui dégage bonté et sympathie dès le début. Sa quête pour retrouver sa fille m'a touchée dans mon cœur de maman et Alain Damasio a trouvé les mots justes pour faire de la paternité le fer de lance du roman. La maternité est présente en second plan en la personne de Sahar, qui à l'inverse de son ex-compagnon a fait le deuil de sa fillette. Elle est distante, cartésienne et professorale (c'est par ailleurs son métier) et je ne l'ai pas particulièrement appréciée. Derrière ce couple anti-Système dont on suit la reconstruction laborieuse à mesure qu'il progresse sur la piste de Tishka, s'agglutine une troupe hétéroclite de marginaux. La plupart est sympathique (dont deux au moins aussi attachants que Lorca), mais d'autres hélas sont de vrais calvaires de lecture.

    Les romans de Damasio demandent de l'attention - on n'en lit pas "juste" cinq pages en cuisant un gigot. Tout comme dans La Horde du Contrevent, Damasio attribue un symbole à chaque protagoniste majeur. Un récap est mis à disposition en début de livre, bien qu'on les retienne assez rapidement puisqu'il y en a six à tout péter. Ces marqueurs fluidifient les changements de narration et dynamisent le récit. On vit parfois une même scène simultanément à travers plusieurs regards, le roman est une sorte de collectivité à laquelle chacun participe à un degré différent (premier degré Lorca, évidemment). Dans tous ce fatras de protagonistes chacun s'exprime à sa façon très reconnaissable, mais l'idée a été poussée trop loin : si certains s'expriment de façon reader-friendly, d'autres le font par phrases argotées, néologismes et anglicismes djeuns-wesh démodés ou termes techniques incompréhensibles. Si déjà les personnages concernés ne vendaient pas du rêve (on est souvent à la limite de la caricature voire du recyclage de persos des romans précédents), leur illisibilité n'a pas arrangé leur cas. Ces passages indigestes là, qui ont sans doute demandé beaucoup de temps à la rédaction, je les ai sautés par dizaines sans que ça ne me handicape pour la suite. 

    Alors pourquoi cette manie de jouer avec les mots et de s'écouter parler au détriment d'une lecture sereine, si finalement ça n'apporte rien ?

    Je pense que la réponse vient de l'amour de l'auteur pour sa langue et ses idées. Ses romans sont des exutoires où il s'écoute disserter et Les Furtifs ne fait pas exception. C'est flagrant dans le design écrit de ses personnages, dans leur narration propre, dans la forme du texte volontairement alambiquée et aussi dans les leçons anti-Système lourdes d'une dizaine de pages qui s'enchaînent à la pelle. J'ai le sentiment que plutôt que de penser au lecteur au bout de son clavier, Damasio a surtout pensé à se caresser lui et ses idées dans le sens du poil. J'incarne sans doute tout ce qu'il débecte en raisonnant ainsi, mais quand on dort Système, qu'on vit Système et qu'on travaille Système malgré soi, on n'a pas forcément l'énergie en fin de journée pour se lancer dans un plaidoyer qui va nous en rabâcher les oreilles encore une fois. J'ai fini par développer une réaction épidermique à l'approche de ses sermons, dont pourtant je partage les idées. Le résultat, c'est un livre dont la lourdeur du message n'est contrebalancée que de justesse par la fibre paternelle de Lorca et le mystère des furtifs.

    Il y a toutefois des passages bien dosés, au texte rythmé et chantant. L'importance du rythme, des vibrations et des schémas musicaux chez les furtifs (qui sont de vrais trésors d'inventivité) donne du sens à ces passages dont on pourrait croire qu'il s'agit de slam. Dans un roman futuriste à la technologie malveillante, la bulle musicale furtive fait beaucoup de bien. Ces passages aérés où on creuse leur mystère et leur biologie sont passionnants, même si à l'instar de la trame morale il y a beaucoup trop de répétitions. C'est qu'il en faut, de l'air, pour oxygéner ce récit ! D'abord à cause des leçons de morale, et ensuite à cause de son côté hyper manichéen. Tout ce qui fait partie du Système est à chier, tout ce qui est marginal est encensé. Evidemment Damasio ne va pas prêcher pour une autre église que la sienne, mais de là à diaboliser à ce point la partie adverse, c'est un peu fort. Toute technologie devient ainsi mauvaise, tout est à jeter et rien n'est à sauver.

    Mais moi ce que je ne sauverais pas, en l'occurence, c'est la vision rétro-gadget de la SF de Damasio. Son roman a l'air de sortir des années 90, la technologie fait cheap et on voit que son univers ne lui a servi qu'à nourrir son propos : il manque de travail et de profondeur. Je ne me le représente pas en dehors de ses villes. Il me semble avoir lu quelque part qu'Alain Damasio n'est pas un lecteur de SF, et si c'est vrai cela se voit : il n'a pas l'air d'être au courant qu'un message passe souvent mieux et rassemble plus d'adeptes en finesse qu'en force, quand il est phagocyté dans une intrigue qui n'a pas à souffrir de grands discours moralisateurs ~ c'est ce que fait la SF, man ! C'est vraiment dommage parce que ce genre de raisonnement (ce genre d'écrit) donne l'impression encore une fois que la SF(FF) vaut moins que les autres littératures. A cet égard Damasio aura au moins eu le mérite de faire lire un roman résolument classé SF à une élite philosophe qui en temps normal ne s'y serait jamais sali les mains. Mais il est dommage que ce soit au public lambda d'en faire les frais et de se faire exclure, surtout si le but initial était de toucher ce public précisément.

    Mais avec le recul, je me demande si le but initial des Furtifs, pour Alain Damasio, ce n'était pas de soulager sa pensée en la mettant par écrit, tout simplement.