13 févr. 2018

La zone du Dehors de Alain Damasio


Auteur : Alain Damasio
Éditeur : Folio SF (2016)
Genre : Science-fiction, dystopie
Pages : 656 (format poche)

Le résumé : 2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s'opprime plus : il se fabrique. A la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu'on forme, tout simplement. Au cœur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte. Le Dehors est leur espace, subvertir leur seule arme. Emmenés par Capt, philosophe et stratège, le peintre Kamio et le fulgurant Slift que rien ne bloque ni ne borne, ils iront au bout de leur volution. En perdant beaucoup. En gagnant tout. Premier roman, ici réécrit, La Zone du Dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Celles que nos gouvernements, nos multinationales, nos technologies et nos médias nous tissent aux fibres, tranquillement. Avec notre plus complice consentement. Peut-être est-il temps d'apprendre à boxer chaos debout contre le swing de la norme?


Ma chronique : Qu'il va être difficile de parler de ce roman. Je ne maîtrise pas tous les codes de la science-fiction, et encore moins ceux de la science-fiction "damasienne". Je ne suis pas non plus la personne a mieux placée pour délivrer le message lourd (très lourd!) de sens que livre Alain Damasio dans La zone du Dehors. Un message à large portée politique, de surcroît. Je me lance donc à tâtons, j'essaie.

En 2084, la Terre dévastée a été abandonnée par les Hommes. Les colonies se multiplient dans le système solaire, dont l'une sur un astéroïde des anneaux de Saturne. Sur cet astéroïde, une ville en apparence idéale : Cerclon I. Pas de banditisme, pas de violence, pas de crimes. Une société méritocratique. Une démocratie poussée à l'extrême, invitant chacun à noter ses semblables sur leur comportement, leur apparence, leur sympathie, la qualité de leurs interactions sociales, leur professionnalisme, leurs performances individuelles et j'en passe. Oui, une note, comme à l'école. Et de cette note dépend votre place au sein de la société, au sein du classement des citoyens appelé Clastre. Aux mieux classés reviennent les emplois les plus prestigieux et, avec eux, les meilleures conditions de vie. Aux moins bien classés, hé bien ... ce qui reste. Ajoutez à cela une surveillance constante des citoyens par les citoyens, des médias partiaux, une technologie exacerbée au service du gouvernement, une déconstruction de l'individualité de chacun et vous obtenez un régime totalitaire bien camouflé. Face à ce régime s'oppose un mouvement : la Volte. A sa tête, cinq activistes, parmi lesquels le protagoniste principal, Captp.

Pas de doute possible vous l'aurez compris, La zone du Dehors est un roman d'anticipation, façon Orwell revisité et nettement plus digeste. Car Damasio est un grand maître de la langue française. On le sait, Alain Damasio écrit peu, par exigence, comme il aime le dire. Mais s'il écrit peu, il écrit excessivement bien. Chaque mot est choisi avec soin, chaque néologisme est construit avec génie. Rien n'est laissé au hasard : aucune tournure de phrase, aucun silence. On pourrait croire qu'une telle passion de mots rime avec lourdeur. Ce n'est pas le cas. Il se dégage de ce récit une certaine forme de poésie. Pas d'indigestion en perspective, donc. Les mots coulent et se lisent avec fluidité et, en conséquence, le message politique passe comme dans du beurre.

Mais là où sur le net l'aspect anticipatif du roman est, généralement, le seul à être mis en avant, j'ai vu autre chose  dans ce récit. J'y ai vu les bases d'un questionnement qui a trouvé écho en moi. Jusqu'où aller pour défendre ses opinions ? Doit-on et peut-on libérer une masse qui se satisfait parfaitement de son sort ? Est-il acceptable de sacrifier une personne pour en libérer une multitude ? En somme, la fin justifie-t-elle toujours les moyens ? Et si oui, comme dit Damasio, qui justifie la fin ? Autant de questions que je me suis plue à me poser, et dont je n'ai heureusement toujours pas trouvé les réponses (si tant est qu'il en existe).

Côté intrigue, Captp est un héros efficace et humain. Captp aime, doute, pleure, combat et, même si on ne saurait être d'accord avec chacune de ses idées, a au moins le mérite de les exposer et de se positionner clairement par rapport à elles. A cet égard, Captp incarne à mon sens l'alter ego de Damasio au sein même du roman. Comme si l'auteur avait souhaité s'intégrer au récit. S'y incarner. Et ça fonctionne plutôt bien, malgré deux-trois passages légèrement trop lourds et condensés pour moi. Mais ce ne sont que quarante pages à tout casser dans un roman qui en fait sept cent, alors ça se pardonne sans trop de problèmes. 

Après Captp, le protagoniste, il y a A, l'un des antagonistes. Le président de Cerclon I. L'homme à abattre, d'une certaine manière. On a beau exécrer le système politique qu'il a mis en place, lorsqu'on l'entend le défendre, le justifier, on ne peut nier le fond de vérité et ... de bon sens, presque, derrière ses propos. A m'a mis profondément mal à l'aise. Et je dis bravo. Qu'il est bon de se confronter à soi-même !

Parlons rythme. Passées la première trentaine de pages plutôt fastidieuse, le reste coule comme de l'eau de source. Les actions s'enchaînent, les discours enflammés en font de même et l'un dans l'autre, ces deux éléments essentiels au récit embarquent avec eux le lecteur. Tantôt il s'insurge avec la Volte, tantôt il s'insurge contre la Volte, mais à aucun moment il n'est spectateur.

Mon seul regret concernant cet ouvrage, c'est sa conclusion. Mais comme on dit, ce n'est pas la destination qui importe, mais le voyage. Et le voyage que m'a proposé Damasio m'a plu. Alors je ne lui en tiens pas rigueur. En bref, un roman qui fait énormément réfléchir et grandir. A lire d'urgence !


Note : 19/20

Date de lecture : 30 janvier 2018 - 1er février 2018

1 commentaire:

  1. Je n'ai pas lu celui-là mais La horde du contrevent, et qu'il était difficile à lire ! J'ai eu beaucoup de mal à me convaincre d'aller au bout et au final, j'en suis ressortie avec un sentiment de "tout ça pour ça" assez frustrant ! Je ne crois pas lire autre chose de cet auteur.

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