5 août 2018

Sharko de Franck Thilliez

Auteur : Franck Thilliez
Éditeur : Fleuve Noir (2017)
Genre : Thriller
Pages : 568 (format poche)

Le résumé "Sharko comparait toujours les premiers jours d'une enquête à une partie de chasse. Ils étaient la meute de chiens stimulés par les cors, qui s'élancent à la poursuite du gibier. À la différence près que, cette fois, le gibier, c'était eux."  

Eux, c'est Lucie Henebelle et Franck Sharko, flics aux 36 quai des Orfèvres, unis à la ville comme à la scène, parents de deux petits garçons. Lucie n'a pas eu le choix : en dehors de toute procédure légale, dans une cave perdue en banlieue sud de Paris, elle a tué un homme. Que Franck ignore pourquoi elle se trouvait là à ce moment précis importe peu : pour protéger Lucie, il a maquillé la scène de crime. Une scène désormais digne d'être confiée au 36, car l'homme abattu n'avait semble-t-il rien d'un citoyen ordinaire et il a fallu lui inventer une mort à sa mesure. Lucie, Franck et leur équipe vont donc récupérer l'enquête et s'enfoncer dans les brumes de plus en plus épaisses de la noirceur humaine. Cette enquête autour du meurtre qu'à deux ils ont commis pourrait bien sonner le glas de leur intégrité, de leur équilibre, et souffler comme un château de cartes le fragile édifice qu'ils s'étaient efforcés de bâtir. 

Ma chronique : Aucun auteur ne peut faire mouche à tous les coups ; pas même Thilliez. J'ai certes passé un bon moment de lecture avec Sharko, mais la surprise et l'émerveillement n'étaient pas au rendez-vous. La faute à un schéma récurrent chez l'auteur et à un choix discutable côté protagonistes. Je m'explique.

Après toutes les épreuves traversées, Franck Sharko et Lucie Henebelle, flics au 36 quais des Orfèvres, peuvent enfin profiter d'une vie de famille épanouissante. Nul ne l'a sans doute plus méritée qu'eux. Hélas, une nuit, Lucie commet l'irréparable ; elle tue un homme en dehors de toute procédure légale et, paniquée, appelle Franck à l'aide. Désireux de protéger sa famille coûte que coûte, le vieux flic se décide rapidement. Il maquille la scène de crime et s'assure qu'elle soit confiée au 36, où il peut surveiller l'évolution de l'enquête de très près. Alternant mensonges, fraudes et dissimulation, Sharko parvient à détourner les soupçons de Lucie. Mais c'est sans compter sur l'acharnement de Nicolas Bellanger, un collègue au flair incomparable, et sur la nature de la victime, Julien Ramirez, visiblement impliqué dans une affaire cruellement sordide et sanglante. Mais à mesure que l'enquête sur Ramirez progresse, le doute s'installe. Et si un détail avait échappé à Sharko ? ...

Qu'il fait bon de voir, le temps d'un roman, les prédateurs devenir les proies ! Malgré leur connaissance impeccable du système judiciaire, Sharko et Lucie peinent à éviter les écueils. Une situation périlleuse dont le lecteur est témoin avec autant de ravissement que d'inquiétude, et dont il ne ressort pas émotionnellement indemne. Déjà maître incontesté du thriller, Thilliez prouve ici que jouer avec les nerfs de ses lecteurs est une formalité dont il s'acquitte avec brio. Car il faut l'avouer, Sharko et Henbelle ont sur conquérir le cœur de leur public, et les voir terminer leurs jours sous les barreaux n'est pas franchement la fin qu'on leur souhaite. D'autant qu'ici, le lecteur sait parfaitement à quoi s'en tenir et angoisse de voir la justice arrêter ses deux flics préférés. Dans sa première moitié, Sharko est donc plutôt un roman policier à la construction inversée : on sait qui, quand, comment et pourquoi ; mais on se refuse à ce que la justice le découvre. Une idée brillante !

Malheureusement, le récit change rapidement de ton. L'enquête révèle que l'homme que Lucie a tué est loin d'être un enfant de chœur (une chance incroyable pour elle, vous ne trouvez pas ?) et s'enfonce de plus en plus dans les affres du glauque, du satanique et du sadomasochisme... comme le fait déjà un thriller sur cinq. Cependant, Thilliez est un gabarit à part et parvient à travers des détours surprenants à insuffler de l'originalité là où le réchauffé est maître. Pas de surprise concernant le thème, donc, mais de belles pirouettes et retournements de situation à la clé. Mais voilà, ce que j'aime le plus chez Thilliez, je ne l'ai pas trouvé dans Sharko. Ce talent que l'auteur a pour la vulgarisation, il ne l'exerce pas ici. Je m'attendais comme d'habitude à en prendre plein les neurones, et finalement ce fut presque le néant absolu. Il y a bien quelques éléments du scénario qui m'ont plu (comme l'aspect neurologique de l'intrigue), mais rien qui a réellement éveillé mon intérêt. Thilliez m'a donné pour la première fois l'impression d'avoir bâclé ses recherches, ou plutôt de les avoir intégrées à la va-vite à son récit. D'autant que le sang, thème central de Sharko, n'est pas sans rappeler l'intrigue de Angor ou de Fractures.

Ensuite, côté psychopathes, on atteint malheureusement le comble. Dans le diptyque Angor - Pandémia, Thilliez frappait fort avec l'Homme noir et ses sbires (par ailleurs également mentionnés dans Atom[Ka]) voués, grosso modo, à anéantir l'humanité grâce à des moyens... imaginatifs, dirais-je. Bref, Thilliez n'avait pas fait dans la dentelle et tenait là un très gros poisson, du genre de ceux qu'on ne rencontre pas à chaque roman. Et plutôt que de raccrocher avec ce genre d'antagonistes et de poursuivre dans une voie classique plus classique mais tout aussi efficace, voilà qu'il remet le couvert et perd largement en crédibilité. C'est à croire que Thilliez ne sait plus faire que dans le sensationnelAinsi, dans Sharko, Lucie et Franck sauvent une fois de plus la France d'une terrible menace. Avec tout l'amour que j'ai pour eux, à quoi aura-t-on droit la prochaine fois ? Lucie et Franck sauvent l'univers ? Il est temps d'arrêter de creuser par là.

Dernier point noir, le rôle figuratif de Lucie. Certes, le récit s'appelle Sharko, et pas Henebelle et Sharko. Mais de là à faire de Lucie un vulgaire personnage secondaire... je n'adhère pas du tout. Depuis Pandémia, Henebelle se fait de plus en plus discrète, voire transparente. On sent le personnage bien moins travaillé qu'auparavant, presque relégué à de la simple figuration. Sans vouloir chercher la petite bête, le message n'est pas des plus appréciables. Papa travaille et se bouge ; Maman reste ... ou quand elle va travailler, on n'en parle pas plus que ça. J'espère de tout cœur que Thilliez corrigera le tir dans son prochain récit. Ceci dit, comme à son habitude, les flics du 36 en bavent sévèrement. Un côté réaliste que de nombreux lecteurs apprécieront, et qui démontre qu'on ne peut pas toujours sortir indemne d'une confrontation avec l'horreur. Chaque personnage évolue, et surtout Nicolas Bellanger, ravagé par le drame qu'il a subi durant l'enquête Pandémia et bien décidé à démêler cette nouvelle enquête. Un vrai chien fou qui pimente le récit.

Et pourtant, malgré ses accrocs, j'ai apprécié ma lecture. Sharko est prenant, angoissant et incontestablement maîtrisé. Chaque élément s'imbrique aux autres avec perfection, et l'ensemble de ce thriller fonctionne à merveille. Mais quand on s'attend à du très bon et qu'on nous sert simplement du bon, rien à faire, on le sent. Sharko n'est pas un raté, c'est certain, mais à mes yeux il est sans doute l'un des Thilliez que j'ai le moins aimés.

Date : 31 juillet 2018 - 02 août 2018

Note : 15/20

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