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    22 sept. 2023

    L'héritage de l'esprit-roi de Claire Krust - Indolence nipponne



    Auteur 
     : Claire Krust
    Editeur : ActuSF
    Genre : Fantasy, Fantasy asiatique, Fantastique
    Pages : 426 pages (grand format)

    Résumé : Shinya est l'onmyoji impérial. Maniant l'illusion et la divination, il est le garant de l'équilibre entre le monde des humains et celui des esprits, à la fois protecteur, juge et bourreau. Quand la fiancée de l'empereur est victime d'une étrange malédiction, c'est à lui de mener l'enquête. Shinya se lance sur les traces du coupable, mais celles-ci semblent conduire tout droit vers un lieu de son propre passé, qu'il pensait oublié... D'où vient la longévité extraordinaire de Shinya et la marque noire qui apparaît parfois sur son front ? Quel prix l'onmyoji est-il prêt à payer pour maintenir l'équilibre ?

    Rédaction de cette chronique neuf mois après lecture - il est frais mon avis ; il est frais !

    Mon avis : Passons outre le délais dramatique de rédaction de cette chronique, si vous voulez bien, pour attaquer sans attendre un siècle de plus mon retour mi-figue mi-raisin sur ce roman que j'avais attendu, que j'avais rêvé  ... et que j'ai finalement sitôt lu, sitôt zappé. Un bien triste constat pour un roman à la parution si soignée, à l'autrice qui pourtant m'avait déjà fait bondir le coeur avec ses Neiges de l'Eternel, et à la maison d'édition qui (je ne m'en remets toujours pas) a récemment déposé son bilan. J'aurais aimé sortir cette chronique comme une énième ode à ActuSF ; ce ne sera malheureusement pas le cas puisque L'héritage de l'esprit-roi ne m'a pas plu comme je m'y attendais, mais pour autant je n'en tire pas moins mon chapeau à cette ME incroyable qui laisse sans aucun doute un grand vide dans mon rayon préféré des librairies.

    ActuSF, ce fût un plaisir de vous lire et c'est une grande tristesse de vous perdre.
    Mais pour recentrer un peu cette chronique qui part dans le larmoyage, je dois bien avouer que le plaisir fût moins grand qu'à l'accoutumée avec ce dernier roman passé dans mes mains. Il n'est plus tout frais dans ma tête alors je ne me risquerai pas à vous faire un résumé-maison, ni à vous décrire chaque protagoniste un par un. On va ici parler des souvenirs bruts qui subsistent ...

    ... en commençant par celui, plutôt agréable, d'avoir passé un moment doux en toute simplicité. L'héritage de l'esprit-roi n'est pas bien épais. Il offre une parenthèse au quotidien agréable, ni trop courte ni trop ambitieuse. Une boule effervescente parfum cerise dans l'eau de mon bain et le tour était joué : je voyageais vers un Japon médiéval-fantastique en un temps record. La narration est très simple, avec une indolocence nipponne caractéristique qui y est pour beaucoup dans le côté relaxant du roman, mais qui bascule rapidement dans le contemplatif.

    Shinya, le protagoniste principal, n'aide pas à inverser la donne ; en sa qualité d'onmyoji impérial il est l'impassibilité même (rapport aux esprits qu'il doit justement maîtriser en étant avant tout, je vous le donne en mille, maître de soi et de ses émotions). J'ai souvenir d'un héros dont aucune émotion ne filtre, la placidité même. Et si c'est plutôt raccord à la culture japonisée du roman, ça établit une certaine distance entre le héros et le lecteur. Le pas est difficile à franchir vers la compréhension de Shinya, de ses motivations et ambitions. Il en a résulté de mon côté une certaine indifférence pour les enjeux de l'intrigue ; je ne me suis pas autant investie dans cette lecture que j'aurais souhaité. L'un des démons de compagnie de Shinya - Moro si je me souviens bien ? bref, c'est un démon-loup au caractère bien trempé et avide de vengeance - a ajouté du sel au roman, mais malheureusement pas assez dans la mesure où il était bien le seul à lui donner un peu de vie.

    Les querelles entre onmyojis rivaux occupent une place importante dans l'intrigue et apportent quelques touches d'action bien placées (ah, les disputes de famille, toujours un grand moment !)... mais retardent la mise en place de l'intrigue principale, ce qui pour un roman si court commence à faire long. Lorsque Shinya rejoint enfin la cité des esprits dont l'esprit-roi est en péril, c'est pour s'enfermer de nouveau dans une indolence crasse. C'est pas qu'il n'en touche pas une, simplement avec quel flegme il agit ! Je garde par contre un souvenir plus mouvementé de la dernière ligne droite, ce qui est une bonne chose. Simplement il me reste ce regret d'avoir attendu beaucoup d'un roman qui finalement ne m'a fait ni chaud, ni froid.

    Farewell, my ActuSF friends !

    Les Dieux sauvages, tome 4 de Lionel Davoust - Wer, va te faire encul-t-er !



    Auteur 
     : Lionel Davoust
    Editeur : Critic
    Genre : Fantasy, post-apo
    Pages : 976 pages (grand format)

    RésuméLa guerre entre les dieux sauvages fait rage. La forteresse de Rhovelle, Loered, est isolée ; Mériane, la Messagère du Ciel, l’espoir du peuple, dispose d’une armée qu’elle ne peut déployer. Ganner fait route librement vers Ker Vasthrion, où gît un pouvoir qui offrira à Aska la domination totale. Wer est en train de perdre, et dans les hautes sphères du pouvoir, les hommes se raccrochent à l’espoir insensé que la vertu les sauvera. L’union des provinces et l’ultime résistance contre l’envahisseur démoniaque doit venir d’un symbole fort. Face à la main-mise du clergé sur le pouvoir, il faut un nouveau roi à la Rhovelle. Parallèlement, l’étau se resserre autour de Mériane : quitte à tout perdre, l’Église de Wer ne saurait accepter qu’une femme la sauve. Trahie par ses alliés, rongée par l’usage prolongé de son armure de l’Ancien Temps, la Messagère du Ciel se voit glisser inexorablement dans les ténèbres. Mais au fond de l'abysse l’attend la clé pour mettre un terme définitif à la guerre. La vraie nature de Dieu.

    Parution de cette chronique cinq mois après sa rédaction - nope, même pas honte !

    Mon AvisVous connaissez la rengaine: non, je ne suis pas morte, juste occupée à faire de l’aqua-poney sur mon temps libre. Et la lecture passe ainsi à la trappe de même que les chroniques - je ne me fais d’ailleurs aucune illusion sur le peu de monde qui me lit toujours, aha ! Il n’empêche lire, c’est comme le vélo : ça ne s’oublie pas mais surtout, c’est toujours un plaisir ! Et revenir par ici pour discuter de mes dernières lectures aussi. Elles ne sont pas nombreuses, mais elles ont le mérite d’être là, et la première dont j’aimerais parler c’est le quatrième tome d’une saga monstrueusement bonne : Les dieux sauvages de Lionel Davoust, parue aux éditions Critic - et dont le premier tome a pour rappel rafflé le prix Elbakin 2017 du meilleur roman de frantasy français, je dis ça je dis rien. Toujours un vrai régal que de s’en mettre un tome sous la dent !

    Lecteurs : Mais de quoi ça cause ton affaire, encore (avec le temps, on a oublié !) ?

    Choupaille : De fantasy post-apo, pardi, doublé d’une réinvention de l’histoire de Jeanne d’Arc ! En l’an ± 400 après l’effondrement d’Asreth, en Evanégyre, les envahisseurs ne sont point Anglais mais Askalites : des aberrations de chair et de métal animées par la technologie magique et honnie d’un empire déchu. L’Eglise n’est pas catholqiue mais weriste, et Dieu (Wer) sussurre à l’oreille de Mériane, une paria – mais sourtout une femme, aïe aïe aïe ! Et dans ce tome quatre, plus précisément ...

    ... Leored, le Verrou du Fleuve, a TENU face aux hordes askalites venues conquérir la Rhovelle grâce à Mériane, le héraut femme de Wer venue inspirer les troupes acculées. Les Rhovelliens paient cependante cher cette victoire : son prix est l’isolement de la cité du mauvais côté du fleuve qu’elle tient. Avant de poursuivre Ganner et son armée qui se tournent à present vers la capitale Ker Vashtrion, Mériane et ses alliés doivent reprendre non sans mal pied sur la rive opposée occupée par le redoutable général Arcis. Au delà de ce défi s’en profile un autre, titanesque : unir la Rhovelle autour d’un nouveau Roi et rassembler les gens de foi autour de la Pucelle de Doélic. Car ce n’est que dans l’unité que Wer triomphera de son frère Aska, dans un épique face à face de leurs hérauts au pied de Ker Vashtrion. A moins que les dieux ne jouent selon leurs propres règles, et que les enjeux ne soient pas ceux que l’on soupçonne ?

    Soyons brefs, j’ai vraiment beaucoup d’admiration pour Lionel Davoust. Entre autres projets professionnels il tient avec une constance et une rigueur épatantes une saga de déjà quatre tomes bien touffus dans un univers qui l’est encore plus. Dès le premier tome, on sait que Les dieux sauvages est une saga avec une fin déjà murie de longue date. S’en rapprocher un peu plus encore avec ce quatrième volume, faire quelques detours par les ruines d’Asrethia l’empire maudit et en apprendre toujours plus à son sujet, c’est hyper satisfaisant ! ... mais attention, il faut apprécier prendre son temps. Certains éléments de l'intrigue traînent à aboutir, et quand je dis ça je pense notamment à une certaine révélation concernant Wer et Aska : ça fait pas mal de bornes qu’on voit la destination se profiler au loin, alors entretenir encore tout ce mystère sur nos amis les dieux, au bout de quatre tomes déjà à teaser, ça commence à faire long. Mon petit message à l’auteur : ON. A. COMPRIS. Et j’aurais aimé que les protagonistes percutent aussi un peu plus vite – parce que là, le franc n'est toujours pas tombé chez tout le monde.

    Non pas qu’ils soient lents d’esprits, hein, mais disons que quand on a été effectivement élevé dans la liturgie wériste, c’est le genre de révélation massive pour laquelle on est prêt à se coller toutes les oeillères du monde. Et puisque le récit se déroule pratiquement à vitesse réelle, ça explique que le sujet traîne sur un coin de table depuis quatre tomes. Mais il n’empêche en tant que lecteur, on a un peu envie de leur coller la tête sur ladite table pour accélérer le rythme ~ juste un peu.

    « T’as imprimé là, Mériane ? T’as impriméééééé ? »

    En parlant de rythme, comme je l’ai dit, le récit évolue à vitesse réelle. Pas (trop) de sauts improbables dans le temps : le conflit qui oppose les weristes aux askalites se déroule au rythme des armées qui piétinent et des chevaux qui trottent dans la forêt. Ne vous découragez pas, on a quand même droit à de grosses scènes de baston bien vivantes : le siège de Ker vashtrion, pour ne citer que lui, s’étend sur le dernier tiers du livre. J’ai quand même trouvé ça long, et j’ai eu du mal à passer au travers (il m’a presque fallu deux mois pour venir à bout du livre, on ne juge pas). Avis aux amateurs d’empoignades et de batailles pas si rangées : a défaut de quantité, il y a de la baston de qualité.

    J’apprécie beaucoup cette approche réaliste qui renforce la dimension très humaine de l’histoire. Le rythme posé offre une meilleure proximité avec tous les personnages, surtout dans ce quatrième tome où chacun se complexifie encore advantage. Leopol et Chunsène, juste waouw. Je sens venir la question à un million : QUOI, Mériane n’est pas ma protagoniste number one ? Hé non, c’est la troisième sur la liste, mais vraiment parce que Chunsène et Leopol sont un niveau au dessus. D’autant que Mériane déguste si sévèrement dans ce tome qu'elle en devient méconnaissable voire un poil lassente – tout ça pour revenir avec davantage de fougue dans l’ultime ligne droite et, je n’en doute pas, dans le cinquième et dernier volume à paraître.

    La fin de ce tome est incertaine pour une majorité de personnages (en plus d’avoir souffert tout du long, chacun est en fâcheuse position). La dream-team de Leored est explosée à travers la Rhovelle et j’ai hâte de savoir comment tout se mettra en place pour le grand final. Sans parler de mon excitation à savoir ce qu’il adviendra de ce petit merdeux de Wer et ses cultistes. Encore une fois ma lecture m’a donné envie de plonger dans les récits parallèles d’Evanégyre, alors en attendant la sortie de La succession des Âges, 2023 est peut-être la bonne année pour m’y coller ?

    17 nov. 2022

    Le sang des Parangons de Pierre Grimbert - Vertu sous roche

     

    Auteur  : Pierre Grimbert
    Editeur : Mnémos
    Genre : Fantasy
    Pages : 320 pages (grand format)

    RésuméLe monde des hommes est en train de s’effondrer. Et toutes les prières, tous les sacrifices, semblent incapables d’y remédier. L’humanité assiste, impuissante, à son crépuscule. Une dernière chose doit cependant être tentée. Une folie, à la hauteur de cette situation désespérée. Chaque nation, chaque territoire a ainsi désigné son champion. Certains sont des sages, des savants, ou des dévots. D’autres sont des mercenaires, des aventuriers ou des chevaliers. Il y a même des rois et des reines… Ils ne se connaissent pas, ils ont parfois des intérêts contraires, mais ils ont été réunis pour former le groupe des parangons. Une escouade d’exception dont la mission représente la dernière chance de survie de leurs peuples respectifs. Ensemble, ils vont devoir pénétrer la montagne sacrée, siège du palais souterrain des dieux. Et s’ils parviennent jusqu’aux éternels, malgré les dangers légendaires que renferme cet endroit, ils devront les convaincre de sauver leur monde agonisant. En les suppliant… ou bien en les défiant, si nécessaire. Mais combien de parangons verront leur sang versé sur le chemin, pour permettre aux autres de continuer ? En restera-t-il un seul, qui pourra prouver que l’humanité mérite vraiment d’être sauvée ?

    Mon avis : Le mois où on a manqué de justesse un gros carambolage pour cause de betterave sur l'autoroute, une bonne nouvelle est venue nous enjailler : monsieur Choupaille a gagné un exemplaire du Sang des Parangons de Pierre Grimbert à un concours Mnémos. Mille merci à eux, on a bien reçu le colis (la Belgique c'est loin, il aurait pu se perde ou se prendre une betterave en route, qui sait ?). Toujours est-il qu'en bonne crevarde que je suis, je l'ai fauché à mon cher et tendre pour le lire sous son nez... et conclure qu'il aurait plutôt intérêt à le lire fissa, parce que c'est un one-shot de qua-li-té !

    Le terre meurt et se fend sous les cités démunies des Hommes, déchaîne sa lave en fusion sur les plaines fertiles et accule face à l'océan dévorant peuples et tribus. Face à ce déchaînement des éléments, seuls les Dieux semblent en mesure d'intercéder en la faveur de l'Humanité avant que ne sonne sa fin. Des émissaires sont envoyés implorer leur aide dans la Montagne Sacrée, puis des groupuscules musclés et enfin des armées entières, tous vomis démembrés sur son flanc en un macabre et implacable spectacle. Alors les seigneurs, les reines et les chefs de guerre se décident à unir leur force en une expédition unique et symbolique, la dernière chance de l'Humanité : les Hommes envoient leurs Parangons, les meilleurs représentants de chaque peuplade. La troupe hétéroclite s'engage sous la Montagne, déterminée à convaincre les Dieux tapis au fond de leur Palais. Mais les tunnels sont traîtres et la volonté de la Montagne ferme : on n'accède pas si facilement au palais des Dieux...

    Vous le sentez, le pitch net et efficace ?

    J'ai connu Pierre Grimbert avec la saga Le secret de Ji - comptez une bonne dizaine de tomes passionnants (au passage, je recommande à fond !). Après avoir lu une tonne d'avis conquis, j'ai décidé de commencer Le sang des Parangons sans pression. On ne peut pas attendre la même chose d'un one-shot que d'une saga complète, que je me disais. Faux ! En trois cent pages, Pierre Grimbert ficelle un roman zéro-reproche, multi-genres et tous publics (comprenez par là qu'il est capable de plaire à une autre sphère que celle des purs lecteurs Fantasy). Le Sang des Parangons est un stand-alone solide qui se dévore rapidement ; il devient ma nouvelle recommandation passe-partout aux collègues et amis qui ont envie de sortir de leur zone de confort littéraire. C'est qu'il y en a, des éléments pour plaider en sa faveur !

    Premièrement, malgré ses trois cent petites pages, j'ai été positivement surprise par l'éventail très riche des personnages, leur profondeur et leur qualité. Sur la quarantaine de Parangons qui s'engage sous la Montagne (guerriers et guerrières émérites, assassin, voleurs, mercenaires, savants, prêtres, moines, mages et j'en passe), on en suivra peut-être une quinzaine à tour de rôles, avec quelques fétiches qui reviennent davantage. Mais à travers cette multitude de protagonistes, Pierre Grimbert dépeint aussi leurs coutumes respectives, et c'est d'autant plus fort que c'est fait sans lourdeur et sans impacter le rythme très soutenu du récit. Dresser un tableau pareil sur un one-shot sans que l'histoire en pâtisse, c'est simplement dingue. Et si vous pensez que tel personnage est à l'abri parce que "on ne tue pas un narrateur", nope. Chacun a une belle épée de Damoclès au dessus de la caboche, et plus on descend dans les entrailles de la Montagne, plus elle vacille...

    Car si la troupe avance avec confiance les premiers instants, ses membres les plus dégourdis comprennent assez rapidement qu'il y a une couille dans le pâté. Des murmures à gauches, des pièges mortels à droite et droit devant, des galeries luminescentes comme sorties d'un autre monde. A mesure qu'on descend même l'espace et le temps semblent perdre leur droits, au point que de roman Fantasy Le sang des Parangons passe presque à un récit fantastico-horrifique à huis clos. Il y a des bestioles de cauchemar et cette volonté malsaine de la Montagne de stopper net la quête des Parangons : on ressent très bien ce climat lourd et oppressant, ça rend la lecture hautement addictive. Je lui trouve d'ailleurs, pour son esprit sanglant et ses morts au compte goutte, une petite touche du Dieu-oiseau d'Aurélie Wellenstein.

    Tout le long de leur périple, les Parangons n'en ont que pour les Dieux : qui sont-ils, pourquoi se terrent-ils dans un palais dont on leur refuse manifestement l'accès avec tant de malfaisance ? Si certains appellent la sainte rencontre avec ferveur, d'autres ont finalement envie d'en découdre après des semaines de terreur dans les boyaux de la Montagne qui, aux yeux des Parangons, n'a plus rien de sacré. La conclusion du récit, le face à face et la révélation finale, est à ce titre incroyable (et arrive après un boss de fin mémorable !). La chute a beau ne pas être une surprise totale, ça n'empêche pas Pierre Grimbert de clore son one-shot avec une fin ouverte qui tombe terriblement juste. C'est un vrai sans faute avec ce roman et une belle pièce à avoir dans sa bibliothèque, sans aucun doute ! Et paf, deux lectures coup de cœur d'affilée !



    26 oct. 2022

    Le Fou et l'Assassin de Robin Hobb - Flétribois, domaine de l'ennui

     

    Auteur  : Robin Hobb
    Editeur : Pygmalion
    Genre : Fantasy
    Pages : 768 pages (grand format)

    Résumé : FitzChevalerie Loinvoyant, bâtard de la famille régnante des Six-Duchés et assassin royal à la retraite, a quitté la cour et ses intrigues pour couler des jours paisibles dans sa demeure de Flétribois. Aux yeux du monde, Fitz est mort et enterré. Loin du roi et de ses basses besognes, celui qui vit désormais sous le nom de Tom Blaireau profite néanmoins d'une vie respectable de propriétaire terrien, marié à son amour de jeunesse, Molly. Bien qu'il soit hanté par l'absence de son ami le Fou, dont il n'a plus de nouvelles depuis bientôt dix ans, et la disparition de son loup, Œil-de-Nuit, les vicissitudes du quotidien ont relégué le Prophète blanc et son compagnon de Vif au rang de souvenirs. Jusqu'au jour où de pales inconnus arrivent sur ses terres et menacent le bien-être des siens...

    Saga abandonnée - hé oui !

    Mon avis : Comme beaucoup de lecteurs Fantasy je suis passée par une grosse phase Robin Hobb. Je l’ai découverte à vingt ans et ses romans me rappellent toujours cette période incroyable entre guindailles, études et bouquins. Allez savoir pourquoi j’ai tardé à me lancer sur l’épilogue en 3 tomes de L’assassin royal : Le Fou et l’Assassin. Chance pour moi, avec le temps les 6 tomes en VF ont été réunis en 3 intégrales qui respectent la partition de la VO (car oui en 2022 on charcute toujours les VO) ; c'est sous ce format de grosse briquasse que j'ai repris l'aventure "Fitz". J’avais vraiment hâte de retrouver la magie Hobb et de renouer avec ses personnages comme avec de vieux amis, mais sans y aller par quatre chemins ça a été un énorme flop. Le Fou et l’Assassin est la suite fan-service de l'AR, et je ne comprends pas ce qui a motivé Robin Hobb à l'écrire.

    Alors, prêts à plonger dans les eaux glacées de ma frustration ?

    Fitz Chevalerie Loinvoyant est mort.
    Tom Blaireau se la coule douce à Flétribois avec sa Dame Molly, sa fille Ortie et ses beaux-enfants. La vie au domaine est douce bien qu’il manque à Tom la présence de ses deux meilleurs amis. Ce n’est pourtant pas faute au Fou disparu d’essayer d’entrer en contact avec Tom, mais hélas la vie de dotaire a émoussé les sens de l'Assassin qui loupe systématiquement toute tentative de contact. Son instinct lui fait d’ailleurs encore défaut quand Molly donne naissance à une petite fille dans la surprise générale et dans des circonstances inhabituelles. L’étrangeté de la gamine est flagrante et Tom s’emploie (difficilement) à devenir un père aimant. Il lui faudra toutefois renouer avec son passé si il souhaite préserver sa fille des dangers qui rôdent en dehors et en dedans de Flétribois... et retrouver un ami depuis trop longtemps perdu.
     
    J’ai essayé de vous faire un résumé consistant et sans spoil, mais rien qu’avec ces quelques lignes je vous ai grosso modo dévoilé la première longue moitié du bouquin. Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas coupable ! (hé non) car on touche là au principal problème de cette suite : il ne se passe strictement rien ! La vie à Flétribois est ennuyeuse, les scènes inutiles se succèdent et tirent en longueur un roman qui aurait facilement pu faire la moitié de sa taille seulementDes petits triggers intéressants popent à gauche à droite comme pour venir cravacher la vieille carcasse de ce livre monotone ; des traces de pas mystérieuses dans la neige, une messagère pourchassée et mourante, un rêve prémonitoire un peu dingue, mais rien de concret ne bouscule l'intrigue. Je suis familière de l'autrice et de ses histoires plutôt indolentes au démarrage, mais là vraiment c'est trop.  Au lieu d'une nouvelle aventure dans les Six-Duchés pleine de vie et d'émotions, j'ai assisté aux disputes familiales Loinvoyant, aux commérages domestiques et à la paternité pathétique de Fitz.

    Les cinquante premières pages sont pourtant bourrées de promesses. Le récit commence super bien avec une invitée disparue en pleine réception d'hiver et dont on ne retrouve que des traces sanguinolentes. Fitz conte sa propre histoire au passé, avec le recul du narrateur qui sait où il a merdé (au moins peut-on lui décerner le prix de la lucidité). Dès le début on sait donc que le Fou est vivant et qu'il tente de se frayer un chemin jusqu'à Fitz, et dès le début on témoigne de l'incapacité du bâtard Loinvoyant à décrypter les évidences. Quel énervement ! Et j'ai un jour apprécié ce héro neu-neu, vraiment ? Parce que qu'on se le dise : quand on a vécu une vie comme la sienne, on est censé savoir que les coïncidences n'en sont jamais. Même au fond d'un domaine paisible, après ses aventures dingues dans l'Assassin royal (AR), Fitz doit savoir que le hasard n'existe pas. Qu'il s'empâte et s'encroûte, okay. Qu'il cède à la mélancolie, okay. Mais pas ça, ça ne colle pas. Je ne comprends pas ce choix de le faire tourner autour du pot pendant six cent pages. Ce n'est pas raccord avec le personnage du tout. 

    Et parlons parentalité deux secondes : pour un gars qui s'est si longuement lamenté de son absence aux côté d'Ortie (et qui s'en lamente toujours à plusieurs reprises), je m'attendais à découvrir un Fitz transformé par sa paternité nouvelle. Hé non, c'est un père claqué au sol ; appelez les services sociaux, il n'est même pas au courant qu'un enfant doit être habillé, lavé et occupé ~ hé bon, sans vouloir instrumentaliser la Fantasy et y caser de force des questions de société, ça aurait pu être sympa de dépeindre un père capable plutôt qu'un énième assisté sans esprit d'initiative. Je ne demande pas un père solo exemplaire, mais là vraiment tant d'incapacité me sidère ...

    Je vois venir les défenseurs de Fitz : non, le décès d'êtres chers n'est pas une excuse. Y a marre de ce personnage qui ne cesse de se lamenter, l'occasion était justement là d'en faire (enfin) autre chose !

    Quant aux autres protagonistes, tous ont été décevants. Je les ai trouvés figés dans les mêmes insupportables défauts qu'il y a vingt ans, sans volonté de les faire évoluer. Fitz est toujours centré sur lui-même, comme à son habitude occupé à broyer du noir et ressasser le passé. Molly incarne la femme telle que je déteste la voir écrite, à porter son couple, sa famille et son domaine à bout de bras comme si c'était là sa juste place. La famille Loinvoyant est d'une fausseté odieuse, et la petite Abeille un reboot du jeune FitzChevalerie dans l'AR : une gamine taciturne et asociale aux capacités latentes. Je n'en reviens pas qu'après vingt ans Robin Hobb n'ait pas cherché à amorcer la moindre petite évolution.

    Et juste pour la pertinence (parce que ça m'a titillée toute ma lecture), faudra aussi arrêter de légitimer les batârds Loinvoyant dans un Royaume où, par définition, ils ne devraient avoir le droit que de se faire oublier dans un coin de la Cour. Qu'on m'explique ce que le sacro-saint sang Loinvoyant a de si spécial, s'il vous plaît.

    La conclusion n'est pas surprenante et le cliff-hanger final insuffisant pour me donner envie de poursuivre dans un second tome qui partagera certainement tous les défauts du premier (avec sans doute une petite touche de romance ambiguë et platonique Fou/Fitz). J'ai lu beaucoup de livres : j'en ai adoré, j'en ai détesté, mais je crois que c'est la première fois que je regrette vraiment d'en avoir lu un. On ne m'enlèvera pas de la tête que les Six-Duchés se portaient mieux sans lui ; ce livre a bousillé le souvenir que j'avais de cette histoire incroyable et de la fin parfaite de son treizième tome - une fin ouverte qui se tenait très bien toute seule. Sitôt terminé, sitôt revendu.

    27 juil. 2022

    Celle qui devint le soleil de Shelley Parker-Chan - Actes de foi

     

    Auteur : Shelley Parker-Chan
    Editeur : Bragelonne
    Genre : Fantasy asiatique, fantasy historique
    Pages : 404 pages (grand format)

    Résu : Dans un village rongé par la famine, au cœur d’une plaine poussiéreuse, deux enfants reçoivent chacun une destinée. Le garçon est promis à la grandeur. La fille, au néant… En 1345, la Chine est soumise à la cruelle domination mongole. Pour les paysans faméliques des Plaines du Milieu, la grandeur n’existe que dans les contes. Quand la famille Zhu apprend que Chongba, leur huitième fils, est promis à un fabuleux destin, tous peinent à imaginer comment s’accomplira ce miracle. En revanche, nul ne s’étonne que la deuxième fille des Zhu, fine et débrouillarde, soit promise… au néant. Mais lorsqu’une attaque de hors-la-loi les laisse orphelins, c’est le fils qui se laisse mourir de chagrin. Prête à tout pour échapper à sa fin annoncée, la jeune fille endosse l’identité de son frère afin de devenir novice dans un monastère. Là, poussée par un impérieux désir de survivre, Zhu apprend qu’elle est capable de tout –même du pire – pour déjouer sa destinée. Lorsque son sanctuaire est détruit pour avoir soutenu la rébellion contre les Mongols, Zhu saisit cette chance de s’emparer d’un tout autre avenir : la grandeur abandonnée de son frère…

    Mon avis : La dernière fois que j'ai fait ma blasée en librairie et que j'ai renoncé à acheter un livre relié collector - c'était Crescent City de chez De Saxus - je l'ai amèrement regretté en constatant que le machin se revendait quelques mois plus tard à six fois son prix initial. Voilà. Alors quand j'ai vu arriver Celle qui devint le soleil (et qui ne l'a pas vu arriver, hein, après la méga comm' des éditions Bragelonne ?), je me suis jurée de ne pas faire deux fois la même erreur : j'ai commandé la bête et sans aucun respect pour tous ces livres qui pourrissent dans ma PAL en attendant patiemment leur tour, je l'ai lu. Et c'était bien.

    La Chine, XIIIe siècle. Le pays est sous domination mongole depuis plusieurs décennies, et il ne fait pas bon d'y vivre. Une jeune crève-la-faim promise au néant et à l'oubli par l'oracle local décide de voler la destinée glorieuse de son frère quand ce dernier s'effondre à la mort de leur paternel. La fille devient Zhu Chongba et rejoint le monastère du coin pour y être éduquée et ordonnée moine... et ensuite qui sait ? Zhu rêve de la grandeur promise et ne compte rien laisser au hasard. De l'autre côté du pays, un général eunuque œuvrant pour les Mongols sème le chaos dans les rangs rebelles des Turbans Rouges. La légitimité des souverains chinois repose sur un pouvoir divin que le Ciel leur octroie : le Mandat, et seule une personne munie du Mandat peut régner. Or il se murmure que les Turbans Rouges auraient mis la main sur un enfant qui en est pourvu. Alors que la guerre s'intensifie, Zhu est projetée dans ce jeu des puissants. Une occasion qu'il lui faudra saisir pour s'élever aussi haut que l'oracle l'a prédit.

    Je n'ai longtemps juré que par les éditions Bragelonne (c'était dans ma jeunesse, ça remonte). Aujourd'hui je lis assez peu de leurs parutions, je cours après d'autres genres de fantasy et surtout je n'ai plus le temps de lire de sagas, or cette ME en édite à tour de bras.  J'ai une petite connaissance de la collection Bragelonne, en tout cas assez pour dire que le roman tranche avec ce que je connais de leur catalogue : pas ou peu de magie (1), un héro atypique pas vraiment attachant (2) et une plume qui se veut plus poétique qu'épique, avec de fait un côté très contemplatif (3). Si j'avais dû le lire à l'aveugle, c'est un roman que j'aurais attribué sans hésiter aux éditions Mnémos - sur certains points il m'a d'ailleurs fait beaucoup penser au très bon diptyque Shâhra de Charlotte Bousquet (fantasy orientale, chroniqué ici et ici). Je peux donc comprendre la surprise de certains lecteurs habitués à du pur Bragelonne, et les retours mitigés voire catastrophiques qui ont suivi. 

    Celle qui devint le soleil est un outsider assumé qui a floué certains mordus de Bragelonne mais qui m'a plu - j'avais peur de tomber sur un remake de Mulan YA, alors forcément j'étais soulagée.

    A moins que vous ne tombiez sur ce blog par hasard (coucou bienvenue !) vous savez que la Fantasy est mon genre de prédilection. Je l'aime à toutes les sauces, mais en ce moment la fantasy historique me botte vraiment, et celle d'inspiration asiatique aussi. Celle qui devint le soleil est à cheval sur les deux, bien qu'on doive creuser profond pour lui coller l'étiquette Fantasy. Le roman est d'une réalité brutale d'entrée de jeu : quand Shelley Parker-Chan écrit sur la famine, c'est pas pour rire. La jeune crève-la-faim devient Zhu, et Zhu devient moine avant de rejoindre les Turbans Rouges en guerre contre les dirigeants mongols. Une guerre qui a véritablement eu lieu, plantée dans un empire qui a lui aussi véritablement existé. La Fantasy a du mal à trouver sa place dans ce contexte historique et cette plume dramatiquement réaliste, et j'écris ça plus comme un constat qu'un reproche. Elle s'affirme davantage sur la fin du roman quand il est question du Mandat délivré par le Ciel aux légitimes souverains de la Chine (c'est des flammes magiques, en gros). Mais bon, ce pouvoir concerne 2-3 gus à tout casser, alors comme je vous  le disais et en l'absence de créatures fantastiques : ça fait léger.

    Mais où sont les dragons chinois, Shelley ?! On voulait des dragons, nous !

    Je n'ai donc pas trouvé de dragons (oooh). En revanche Celle qui devint le soleil est doté d'un héro fort peu commun, qui aurait d'ailleurs pu justifier l'utilisation du pronom iel nouvellement ajouté au dictionnaire. On ne connaîtra jamais le nom de la jeune fille promise au néant, on se contentera de l'appeler par son nom d'emprunt Zhu Chongba, celui du frère dont elle a endossé le destin. Et pour que le Ciel croit en son subterfuge, elle ne peut pas se contenter de se grimer en homme : elle doit être persuadée d'en être un et faire abstraction de ce corps qui le dément. Mais à mesure que le livre passe, elle devient moins Zhu Chongba qu'elle-même, sous l'influence directe d'une protagoniste dont l'empathie vient contrebalancer le pragmatisme monastique de Zhu : Ma Xiuying. Un changement salutaire amené avec beaucoup de finesse. Zhu n'est pas attachant.e, c'est un personnage motivé par le destin qui lui a été promis et sa foi est inébranlable. Tout son être est tendu vers un unique but et elle fait preuve de beaucoup de pragmatisme et de très peu de sentiments pour y arriver. Mais tant de certitude et de manque d'humilité, ça peut agacer : cela lui a valu l'inimité de pas mal de lecteurs, mais les protagonistes décalés et bien campés, moi j'aime ça.

    La dualité de Zhu se retrouve également dans le général eunuque Ouyang. Le véritable conflit ne se joue plus entre les Turbans Rouges et les Mongols, mais entre Zhu et Ouyang : deux protagonistes aux évolutions-miroir. 

    Etant passée d'une centaine à une petite vingtaine (au mieux) de romans lus par an, je dois souligner que pour un petit pavé j'ai assez rapidement lu Celle qui devint le soleil. Les débuts monastiques de Zhu sont passionnants, ils donnent une belle identité historique et culturelle au roman (en plus de la note historique à lire en préambule). Ce qu'il y a au delà ne manque pas de rythme, les intrigues politiques dignes des meilleurs paniers de crabes prennent le relais, mais il n'empêche que j'en rencontre souvent dans mes lectures, alors j'ai simplement moins apprécié et je ne me suis pas passionnée de la suite. La plume de Shelley Parker-Chan est raccord avec l'esprit asiatique et le personnage de Zhu Chongba : parcimonieuse et pertinente. Les repères temporels en en-tête des chapitres auraient par contre pu être plus clairs. La longueur de certains chapitres m'a parfois fait perdre la temporalité du récit ; une indication plus précise m'aurait bien aidée (au lieu de quoi je me retrouvais à compter les mois à la main, à l'ancienne - y a mieux pour reprendre sa lecture).

    Avis très positif, Choupaille, donc ? Et bien oui. MAIS - ha ha, c'était trop beau. De la couverture au résumé en passant par la comm' faite par Bragelonne, rien n'indique que Celle qui devint le soleil est un tome un. Or je vous le donne en mille, c'est un tome un ! Et je suis fâchée parce que comme je vous le disais plus haut, je ne lis plus de sagas car je n'ai plus de temps à y consacrer. Alors j'aime pas quand on me fourbe, et là on m'a bien fourbée. Ca m'a mis les nerfs en boule et je suis ressortie de ma lecture très amère. Bragelonne, t'as perdu 1000 points et je ne sais même pas si je lirai la suite, d'abord parce que ça se fait pas de prendre le lecteur pour un distributeur de billets, et ensuite parce que c'est une histoire qui aurait été plus forte en one-shot (quitte à y rajouter deux cent pages) - mais ça, c'est le choix discutable de Shelley Parker-Chan.

    Alors, craquerez-vous pour l'empire du milieu ?

    15 juil. 2022

    Les poisons de Katharz de Audrey Alwett - Venenum sumus !

     

    Auteur : Audrey Alwett
    Editeur : Pocket (ActuSF)
    Genre : Fantasy, humour
    Pages : 432 pages (format poche)

    Résumé : À Katharz, la ville-prison où la Trisalliance déverse chaque année ses indésirables, la situation est intenable. Ténia Harsnik, la tyranne en place, est obsédée par un nombre, celui des habitants qui vivent entre ses murs. En aucun cas, il ne faut dépasser les cent mille, car alors CE qui dort sous la ville SE réveillerait. Si cela se produisait, rien ne pourrait L’arrêter, sauf peut-être Dame Carasse… Mais la sorcière la plus puissante de la Terre d’Airain, à ce qu’elle raconte, semble bien plus préoccupée par son bizarre apprenti que par le destin du monde. D’ailleurs, la ville ne compte que 99 500 habitants. Ce n’est pas comme si l’apocalypse était dans un mois… pas vrai ?


    Mon avis : Chaque année je me ménage un ou deux petits rendez-vous rigolos avec Sir Terry Pratchett. Le niveau de ma PAL étant ce qu'il est (c’est à dire troposphérique) et n'ayant pas d'autres tomes du Disque-Monde à dispo immédiate, j'ai dû improviser. Il y avait Les poisons de Katharz de Audrey Alwett qui traînait depuis un moment sur une étagère, et ma foi j’avais entendu que le livre était au moins aussi bon et aussi délirant qu’un Pratchett.

     Le verdict ?
    Moins délirant qu’un Pratchett.
    Mais meilleur qu’un Pratchett.

    Queuuuwa ? J’ose hisser une figure francophone plus ou moins méconnue au dessus du maître de la drôle-fantasy ? Puisque c’est largement mérité, non, je n’ai absolument aucun problème de conscience à faire ça. Et je suis là pour vous expliquer pourquoi je n’en dors pas plus mal la nuit.

    Premièrement, l’inspiration pratchetienne du roman est totalement assumée. L’autrice ne s’en cache pas du tout : Les poisons de Katharz, c’est un hommage personnel au Disque-Monde et à son créateur (c’est écrit noir sur blanc dans les remerciements, j’invente rien). On sent que la dédicace a tenu à coeur à l’autrice et, surtout, que Pratchett a beaucoup pesé dans la construction de son identité littéraire. Audrey Alwett est directrice de collection chez ActuSF et je reconnais à present sa patte derrière quelques-uns des ouvrages drolesques qui me sont passés entre les mains. Le summum de la poilade étant Les poisons de Katharz, cela va sans dire.

    Deuxièmement j’ai trouvé dans Les poisons de Katharz tous les points forts d’un Pratchett, mais sans les points faibles. Les annales du Disque-Monde c’est sympa mais c’est quand même hyper déjanté et tordu : la rigolade prend systématiquement le pas sur le scénario ; le livre est avant tout là pour faire rire et tant pis pour le reste. Ici le dosage est parfait. Il y a des temps forts et des temps morts où les blagues se font plus discrètes, des références populaires que j’ai adoré saisir et chercher (et je suis certaine d’en avoir manqué), un peu d’émotion et surtout une histoire cohérente avec un début, un milieu et une fin.

    Cette histoire, c’est celle du démon Salbëth ronflant sous la ville de Katharz depuis que l’ange Poutrel lui a collé la dérouillée du millénaire (GG pour les noms, vraiment). Seule la présence de cent mille âmes au dessus de sa tête pourra tirer la bête de là ... or Katharz est une ville-prison où les trois Puissances du coin déversent leur racaille, et elle approche dangereusement du nombre fatidique. C’est la responsabilité de Ténia, la Tyranne locale, de veiller à ce que ce seuil ne soit pas dépassé... et elle s’y acquitte par tous les moyens tordus et arbitraires qui lui viennent à l’esprit. C’est au point qu’à Katharz on ne se dit pas “bonjour”, car les bons jours n’existent pas, ou pas longtemps ; on se dit “un jour de plus. Même si on n’y fait jamais long feu, la puissance grandissante de la ville agace toutefois quelques gus qui cherchent à la faire tomber, sans se douter qu’une mise à sac pourrait faire tomber le monde avec. Ténia doit régler le problème une bonne fois pour toutes avec l’aide d’une vieille sorcière et de son nouvel apprenti tout candide, avant que la ville ne soit assiégée (1), ou que le peuple se retourne contre elle (2), ou que la balance décès-naissances ne s’effondre en faveur du démon (3).

     Ca en fait des façons de partir en cacahuète, dis-donc !

    Les poisons de Katharz n’est pas un page-turner à grand suspens, mais sa construction pousse à s’enfiler les chapitres. L’apocalyspse est l’ultime repère temporel du livre : apocalypse J-3, J-2, H-3... etc. La fenêtre de survie des protagonistes se réduit constamment et on se surprend ouvrir le livre dès qu’on a cinq minutes. Son format se prête à une lecture dissolue et ça, c’est son ultime point fort. On peut lire dix pages par-ci, dix pages par là sans problème, et c’est un vrai tour de force pour un livre qui malgré son côté comique se classe tout de même en fantasy, avec donc une intrigue solide. La conclusion est un peu consue de fil blanc, en creusant on devine assez facilement ce qu’il adviendra de Katharz avant la fin, mais vraiment ça n’a pas gâché la lecture pour autant.

    Une vraie bonne recommandation si vous voulez rire un coup et passer un moment de lecture rafraîchissant ... mais n’oubliez pas la devise locale : venenums sumus – nous sommes le poison ! Santé.

    6 juil. 2022

    La piste des cendres d’Emmanuel Chastellière – Faire chanter la poudre

     

    Auteur : Emmanuel Chastellière
    Editeur : Critic
    Genre : Fantasy, western
    Pages : 615 pages (grand format)

    Résumé : Fils illégitime d’un influent propriétaire terrien, Azel fuit son destin, ballotté entre des origines indigènes qu’il renie et une famille qui ne l’accepte pas. Il a préféré rejoindre les montagnes, où il se contente de jouer les chasseurs de primes. Pourtant, loin des hauts plateaux, la menace d’une guerre se profile dans la péninsule : le Nord, véritable grenier à blé, estime être exploité par le Sud, plus industriel, qui dispose d’un accès à l’océan grâce au port de Carthagène. Lorsque Azel accepte à contrecœur d’accompagner un convoi d’indigènes décidés à quitter leurs anciennes terres pour le Grand Exil, le jeune homme est loin d’imaginer qu’il va lui-même se retrouver entraîné dans cette guerre civile… et tout ce qu’elle risque fort de réveiller.

    La vieille chronique du préquel facultatif (mais conseillé): ici

    Mon avis : Oui, j’ai mis un an à sortir cette suite de L’empire du Léopard d’Emmanuel Chastellière de ma pile à lire ; et oui, je vous assuuuure que malgré les apparences j’étais impatiente à l’idée de me jeter sur ce bouqin ! Notez que l’avantage de passer après tout le monde, c’est qu’après lecture des chroniques sympas sur les blogs de confiance, j’avais la certitude que le livre serait top avant même de le commencer. Et puisque chez Choupaille on manque pas mal d’originalité, je vais suivre le mouvement et joindre ma douce voix à celle des autres copains blogueurs : ce livre comblera les lecteurs les plus aguerris. Pour le détail, voir ci-dessous.

    Note de l’auteure (c’est moi) : j’écris cette chronique plus de deux mois après ma lecture du roman. Soyez indulgents quant aux apporximations, mille mercis.

    Résumé maison en deux-deux : Azel est un paria issu d’un père de la noblesse du Coronado (un riche colon) et d’une indigène (ma mémoire défaille, je ne sais plus si l’acte était consenti ou non). Il n’est à sa place auprès d’aucun des deux peuples qu’une lutte oppose toujours par-ci par-là. Ses errances de chasseur de primes le poussent sur une route dangereuse où une troupe de mercenaires change sa vie à jamais. Azel ne vit alors plus que pour se venger tandis que le Nouveau-Coronado est déchiré par une guerre civile nord-sud. L’occasion pour Artemis Cortellan de revenir sur le devant de la scene après avoir été mis au placard une bonne décennie par sa cousine la Reine Constance. Lui qui a soumis l’empire du Léopard réapparaît pour servir la patrie sudiste et mater la révolte indigène menée par un certain Loup Gris.

    L’empire du Léopard et La piste des cendres sont deux belles briquasses, on évitera donc de se faire les dents de lait dessus. L’auteur prend son temps pour déballer son univers et son histoire, et à titre personnel c'est le genre de lenteur qui me passionne mais que tout le monde n'appréciera pas forcément. Expérience en fantasy adulte francophone recommandée (on ne va pas se cacher que le Français est plus léger à la traduction que quand on le lit en VO). Toutefois si des néophytes veulent tenter l’expérience, ça reste jouable. L’univers est familier puisqu’il s’inspire directement de la colonisation de l’Amérique du sud par les Espagnols vs Aztèques et Incas. Un monde qu’on a donc facile à se representer pour autant qu’on ait un brin de culture générale et/ou d’imagination.

    La piste des cendres succède dignement à L’empire du Léopard : même univers, même folklore et même qualité d’écriture. Les personnages sont également réussis : ils sont une poignée à se partager le roman ce qui crée de l’action tout le temps, partout. Le roman est choral : Azel est un métisse et n’est à sa place auprès de personne, on s’y attache vite et bien sans trémolos. Artemis est un homme d’action exilé, une sorte de vieille fouine oubliée. Jophiel un mercenaire opérant pour le plus offrant (on le déteste). Le Loup Gris la figure de proue de la révolte autochtone. Et vous excuserez ma mémoire défaillante, mais il y a aussi le premier journaliste d’investigation du Nouveau-Coronado. Bref des portraits divers et variés qui insufflent beaucoup de vie au roman. Pas le temps de se lasser d’un protagoniste qu’on passe au suivant ; le ton est dynamique.

    Je vous dirais bien qu’on ne s’ennuie pas mais j’avoue avoir eu un petit passage à vide vers la mi-récit. Mais quand arrive le moment critique où on se dit “tiens, je m’ennuie un peu, serait-il pas temps que quelque chose de nouveau se passe ?”, l'auteur opère un twist de haut vol qui rebooste carrément l’intrigue et qui est hyper intelligemment placé. En prenant un peu de recul j’ai toutefois un petit goût de trop peu concernant la trame fantasy très effacée que j’aurais aimé voir plus présente. Il est question de folklore local, d’alchimie et d’artefacts sacrés que j’ai trouvés sous exploités. Pareil pour les fées (qui n’ont de joli que leur nom, vraiment) : sans un réveler trop, l’une de ces petites bestioles malfaisantes s’acquoquine à Azel, mais finalement il en resort assez peu de choses. Un alchimiste tombe également du ciel sans trop convaincre.

    Le contexte socio-politique de La piste des cendres vaut par contre le detour : les indigènes entrent en guerre ouverte contre le Nouveau-Coronado lui-même divisé par une lutte sécessionniste Nord-Sud. L’ambiance est à la poudre et aux manigances entre puissants. Guerre civile, colonialisme, quête identitaire, propagande et émergence journalistique enrichissent le tout. La dimension western est présente quoique timide, on a moins de marqueurs far west que ce à quoi la communication éditoriale nous fait rêver. Cela n'empêche pas La piste des cendres d'être un livre multi-facettes à lire en stand-alone ou, pour les courageux, à enchaîner après l’excellent Empire du Léopard.

    27 mars 2022

    Entre troll et ogre de Marie-Catherine Daniel - Brutal, désabusé, sincère

     

    Auteur : Marie-Catherine Daniel
    Editeur : ActuSF
    Genre : Dystopie, Fantasy, post-apocalyptique
    Pages : 276 pages (grand format)

    Résumé : Arsouille est un vieux troll désabusé et perclus d'arthrite. Plus grand-chose ne l'inquiète, à part bien sûr les ogres, la guerre et son petit-fils qui doit entrer au collège. Mais un soir, Arsouille reçoit une lettre pleine de regrets de son jumeau qu'il n'a pas vu depuis cinquante ans. La surprise est totale : son frère est un ogre et les ogres n'écrivent pas aux trolls. D'ailleurs, les ogres ne font pas dans le sentiment, pas même avant de vous arracher la tête. Alors qui a écrit cette lettre ? Arsouille qui ne sait pas déchiffrer une carte va devoir se rendre sur le front pour le découvrir...

    Mon avis : Ça fait environ une semaine que je répète dans ma voiture ce que je dois vous dire au sujet de ce roman incroyable, et là qu'il est temps de concrétiser le bazar, je sèche. Laissez moi-commencer par le commencement et on verra où ça nous mène (spoiler alert, ça mène au coup de cœur !).

    Bien que je passe de moins en moins de temps à les décortiquer, la quatrième de couverture promet un roman proche du post-apo. On n'y est pas vraiment tout à fait, mais à défaut d'un autre terme, post-apo est ce qui colle le plus. Et puisque les néologismes approximatifs ne me font pas peur, j'aimerais moi dire que ce livre, c'est du post-humanité : il se place dans une société hautement inégalitaire (on y revient dans un instant) avec d'un côté les trolls et de l'autre les ogres. Les humains en sont les grands absents depuis que les ogres les ont jartés, entraînant pas mal de dysfonctionnements matériels et sociaux qu'on retrouve habituellement dans du post-apo : l'impossibilité de produire du neuf, la nécessité de bricoler à l'arrache pour survivre, le contexte social difficile et, plus spécifiquement à ce roman, le délabrement des clapiers trollesques qui se dispute à la modernité pénitentiaire des institutions administratives ogresques. Entre troll et ogre, c'est du post-apo sans apocalypse et sans humains : c'est donc du post-humanité et, dans ses grandes lignes, de la dystopie.

    Arsouille est le héros. Il est un vieux troll arthritique de septante balais qu'on rencontre alors qu'il revient de la crémation de son meilleur pote Vantard. Dès le début du roman (littéralement à la première page), le ton est donné. Je vous cale ici le premier des deux extraits que je ne peux pas m'empêcher de vous partager : 
    "Mauvais de rentrer à cette heure. Top tôt ou trop tard. Pas assez jour, pas assez nuit. C'est l'heure entre chien et loup. Entre troll et ogre. En plus, il pleut (...). Mais quelle idée a eue Vantard de se faire incinérer à l'autre bout de la ville ! Soit disant qu'il venait du Sud. Et qu'elle idée il a eue, lui, de se rappeler cette dernière volonté et d'en faire part au croque-mort municipal ? Qu'est-ce qu'il en aurait su, Vantard, si on l'avait cramé au Nord ?" 
    En une page on a déjà cerné l'essence du personnage et du roman : il y aura de la sensibilité, beaucoup de dérision mais surtout énormément de drama.

    Parce que oui, si je devais définir ce roman en trois grands axes, je commencerais par dire qu'il est d'une brutalité dramatique (1). La société dans laquelle évolue Arsouille est hautement dysfonctionnelle. D'un côté il y a les trolls : inventifs, hauts en couleurs mais carrément individualistes et intellectuellement limités - les opprimés quoi, quoi qu'en entre eux ce ne soient franchement pas des enfants de chœur non plus. De l'autre les ogres : froids, cartésiens, organisés, violents et tenant d'une main de fer l'Administration et le Pouvoir - les oppresseurs. Les exécutions et autres diverses formes de violence insoutenables dont témoigne Arsouille ont de quoi nouer les tripes, mais pour autant rien n'est jamais gratuit et chaque scène a son utilité. 

    Heureusement cette brutalité est contrebalancée par une narration désabusée (2) : on peut remercier chaleureusement notre ami Arsouille de faire preuve d'autant d'autodérision ! Le tour de force du roman, c'est de parvenir à rendre la narration extrêmement personnelle (on se croirait dans la tête du bougre !) alors qu'elle emploie la troisième personne. Le récit est ainsi dédramatisé : il en devient même tendrement drôle par moments - voire même drôle ou tendre tout court. Enfin (et c'est en lien avec la narration impeccable d'Arsouille), Entre troll et ogre est d'une sincérité désarmante (3). Arsouille ne cherche pas à se faire passer pour un bon, il cherche son frère un point c'est tout et cette quête organisée en plusieurs paliers hyper lisibles ne regarde que lui : nous on est juste les témoins de son extraordinaire périple. Dans le palier "Arsouille à l'école", je vous ai d'ailleurs pioché cet extrait qui a fait cogner mon petit cœur de pierre :

    "Le vieux le sait depuis quelques jours, les yeux s'ouvrent d'autant plus grands quand on connaît plein de contes humains, quand, à force de décortiquer les lettres et les mots, les plans et les cartes, on en vient à tout analyser pour comprendre comment ça fonctionne. On cherche les rouages, ceux des autres mais aussi les siens. Et ce n'est guère reluisant comment on marche, comment on zappe ce qui dérange, comment on ne voit pas plus loin que le bout de son groin, comment on se croit incapable de frapper le faible, de dégouliner de cirage devant le fort. Et pourtant. Pourtant, ce matin, il y a eu quarante-cinq jeunots à écouter leur prof d'une oreille unanime (...). Pourtant il y a ce vieillard qui a perdu un croc il y a un mois pour crime de mocheté croulante et faiblarde, mais qui a osé devenir prof, s'est dressé devant quarante-cinq trollards avec l'envie de les réconforter. Ça veut dire que si la rébellion en nombre ne sera jamais à l'ordre du jour, en revanche, on peut détendre un peu ses propres chaînes et respirer mieux. On peut affronter sa peur et en sortir vainqueur."
    Dans un monde où les trollinous peuvent devenir orgres, où les ogrelets peuvent devenir trolls mais où on n'a plus observé aucune transformation vers l'Homme depuis des générations, on creuse également la notion d'humanité avec énormément de finesse, pour venir la situer entre deux extrêmes troll et ogre. La génétique est-elle responsable de la trollardisation des individus, ou bien au contraire le vécu et le ressenti impactent-ils la génétique (ça s'appelle l'épigénétique, you're welcome)? Vaste question qui sera débattue ici, sans lourdeur ni leçon. Il y a une foule d'idées à développer et une bonne tranche de philo à aller chercher dans ce texte, à tel point que j'estime qu'il doive rejoindre d'urgence la liste des ouvrages SFFF à lire en cours (public 17-18 ans, quand même). Je situe facilement Entre troll et ogre à mi-chemin de La ferme des animaux de George Orwell et Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes (ouais, il se hisse haut la main à leur niveau, vraiment) - ce qui m'a d'ailleurs donné l'idée d'un petit billet sur ces livres de l'Imaginaire qui mériteraient de venir donner un coup de neuf aux lectures scolaires (j'y travaille).

    Chacun lira finalement ce livre comme il le veut. C'est une fable après tout : on peut en rester à Arsouille qui cherche son frère, tout comme on peut lire entre les lignes des questions plus profondes. Si on en reste à une lecture en surface, le récit souffrira de quelques longueurs, mais rien de bien méchant. Je ne les ai pratiquement pas vues passer. On ne va pas se mentir, ce livre a été une grosse claque.


    Vous savez quoi acheter !


    23 mars 2022

    Le peuple de l'air, tome 1 : le prince cruel de Holly Black - Pourquoi j'aime pas la YA.

     

    Auteur : Holly Black
    Editeur : Rageot
    Genre : Fantasy, Young Adult
    Pages : 531 pages (grand format)

    RésuméJude a 17 ans et vit à la Haute Cour de Domelfe dans le royaume de Terrafæ. Enlevée au monde des mortels lorsqu’elle n’était qu’une enfant et élevée avec ses sœurs parmi les puissants, elle a appris à se protéger des sortilèges et à se battre à l’épée. Pourtant, elle subit jour après jour les moqueries et les insultes. Car elle n’est qu’une humaine, vouée à la mort, dans un monde où règnent les Fæs, créatures sublimes, immortelles… et cruelles. Personne ne la hait plus que le Prince Cardan. Le plus jeune des héritiers de la couronne semble décidé à lui nuire. Jusqu’à la tuer ? Mais Jude, elle, est prête à tout pour gagner sa place à la cour et reprendre le pouvoir sur sa vie.

    Saga abandonnée - au revoir, merci !

    Mon avis : Allez savoir ce qui me prend, ce soir c'est deux chroniques pour le prix d'une ! Et comme j'ai surkiffé ma lecture précédente, je suis survoltée à l'idée de vous parler de celle du Prince cruel de Holly Black ... que pour le coup j'ai détesté, mais avec le sourire (oui, parce qu'en fait avec le recul, j'ai trouvé ça tellement mauvais que ça me fait rire encore maintenant). Les rageux convaincus, les défenseurs de Jude, de Cardan et de Holly feront donc mieux de quitter ce blog, à moins d'être dans un mood "open-minded". Voilà.

    Avant de revenir sur cette lecture, quelques mots sur son contexte : après ma lecture de Il était deux fois de Franck Thilliez (un thriller ultra-glaçant) je me suis calée une relecture des deux premiers tomes d'ACOTAR (de la romance New Adult croisée avec de la Fantasy). Reboostée par le sex-appeal de Rhysand, je me suis sentie pousser des ailes et j'ai cru que ce serait une bonne idée d'embrayer sur un roman tout autant plebiscité: Le prince cruel de Holly Black. Une erreur que j'ai vue venir de loin (déjà parce que je sais que Rageot publie surtout des romances YA, or je ne supporte pas ça) mais que je n'ai pas pu m'empêcher de commettre, ce qui rajoute un peu de drôlerie à l'histoire de ce crash annoncé.

    Les reviews Youtube pêchées au hasard vendent un univers hyper profond. Heu non, moi pas d'accord. Nous agiter sous le nez dès que l'occasion se présente (et elle se présente à chaque foutu chapitre) des noms de lieux-dits magiques et des représentants de chaque espèce du petit peuple en veux-tu en voilà, c'est pas de la profondeur : c'est de l'étalage unidimensionnel. Ça souligne au contraire la platitude crasse et la pauvreté de cet univers dont on n'explore vraiment quedalle. Ajoutez à ça une obsession de l'autrice pour les coupes de cheveux fantaisies, et vous m'avez définitivement perdue.

    En second on m'a aussi vendu une narration simple mais poétique. Va pour la simplicité, le texte se lit bien. Pour la poésie par contre, je cherche toujours. A défaut de jolies tournures, ce que j'ai trouvé en revanche c'est une narration à la première personne infantilisante à en mourir. Jude, l'héroïne et narratrice, a dix-sept ans et raconte son histoire à l'écrit comme elle le ferait à l'oral à ses meilleures copines (qu'elle n'a pas). Par exemple elle se réfère constamment à sa soeur Vivienne en tant que "Vivi", à sa mère en tant que "maman" (entre autres) et si c'est mignon au début parce qu'elle a sept ans quand commence l'histoire sur un double homocide, dix ans plus tard j'ai simplement trouvé ça insupportable. Le lecteur est directement pris à partie par Jude quelques fois sans raison (c'est hyper inesthétique), et les dialogues tombent pour la plupart à plat, comme celui-ci au dénouement qui m'a sérieusement bidonnée : 

    - A quoi t'attendais-tu en te présentant ici ? (...) Tu aurais pu obtenir tout ce que tu désirais, mais à présent tu n'auras rien.
    - Tu crois vraiment que je vais t'exposer mon plan en détail ? Assez discuté, c'est le moment de s'affronter !

    Comme dirait Yugi dans Yu-Gi-Oh : c'est l'heure du duel, hein !

    L'intrigue était supposée être mouvementée et je donne raison à ce qui se dit sur ce point. Le prince cruel est un récit qui bouge beaucoup. Sans doute trop en fait dans la mesure où l'intrigue n'est pas  soutenue par un univers dense, une écriture et une troupe de protagonistes suffisamment costauds. Ça fait fouillis, tout est précipité et peu plausible, et même les motivations de Jude à devenir chevalier sont bancales - elle a dix-sept ans, elle est humaine dans un monde de faës surpuissants et demande cash à un prince à rejoindre ses chevaliers parce qu'elle est pas trop mauvaise en escrime. Sérieusement ? D'accord il faut créer des héroïnes badass pour inspirer la jeunesse, mais on ne se pêche pas un titre de chevalier comme on tire le gros lot à une fête foraine, que je sache ? Le tiers du récit devient intéressant quand Jude rejoint la fine équipe d'espionnage du prince Dain pour l'aider à gagner la course à la couronne contre son aîné Balekin. Les motivations du prince à la recrutrer sont plausibles et la situation délicate dans laquelle ça la place est sympathique à suivre. La suite manquera par contre de réalisme voire virera dans le pure cliché.

    Et tant qu'on est dans les personnages, un petit ménage ne serait pas du luxe : la jumelle de Jude, Taryn, ne sert strictement à rien - c'était juste classe de dire que l'héroïne a une jumelle, et c'est un levier narratif pratique. La clique de Cardan qui mène la vie dure à Jude passe encore (j'ai bien aimé le personnage détestable de Nicasia que je devine un peu complexe), la sœur Vivienne mi-faë mi-humaine est juste là pour faire le pont avec le monde des humains et justifier quelques virées shopping au centre commercial : tampons et culottes à pois en promo. Wait, WHAT ? ~ je vous jure que ça arrive vraiment dans le roman et que j'ai rien compris à ce que ça fichait là. Le seul protagoniste bien fichu c'est Cardan, notamment grâce à une scène en particulier qui creuse un peu le personnage. On s'attend par contre à le trouver royal et cruel mais c'est "juste" un bully puérile. Il envoie de la terre sur les tartines de Jude, lui tire sa tresse, la jette à la flotte avec les nixes et lui ordonne de baiser son pied sous GHB féérique. Tant de cruauté que je n'en dors plus la nuit !

    Attention petit disclaimer : la trame du livre romance des faits de harcèlement moral et physique. Okay Cardan n'est pas crédible dans son rôle de harcelleur, okay Jude l'est encore moins dans celui de victime, okay énormément de romances ennemies-to-lovers surfent sur cette vague haine/amour, mais si la chose est rédibitoire pour vous, passez votre chemin.

    Je revends sans regret mon exemplaire et je laisse la suite à d'autres. Y a rien à faire, la YA, ça passe pas ici.